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Jean-Emmanuel Tyvaert
CIRLEP EA 2071 Université de Reims Champagne-Ardenne pour les Actes 2003 de STP |
LA RAISON DES LANGUES ET LA DOUBLE ARTICULATION SEMANTIQUE
Une mise en évidence de la supériorité des langues naturelles sur les langages formels actuels et une invitation à concevoir des langages formels de deuxième génération aptes à formaliser effectivement les langues naturelles.
Introduction
Le siècle qui vient de s'écouler, et qui est en train de se clore lentement, a constitué un moment privilégié de l'analyse formelle des langues. Il y a une centaine d'années, la formalisation de la logique permettait enfin de décrire avec précision certains raisonnements comme démonstrations constituées en dérivations réglées à partir d'axiomes. Comme toujours en pareil cas, les langues ont peiné à formuler la nouveauté, ne serait-ce que du point de vue de la terminologie, et l'expression s'est rabattue sur une exploitation débridée de la métaphore, d'autant plus naturellement que cette pratique avait comme toujours contribué à faire mûrir la réflexion (Molino, 1979). C'est ainsi qu'on parla de « langages formels », ce qui était recevable tant qu'on n'en venait pas à glisser vers la notion ô combien problématique de « langues formelles ». Il était certes tentant de comparer les langues naturelles avec les artefacts nouvellement introduits qui pouvaient avoir hérité de leur préhistoire scientifique une parenté avec elles. Tout y invitait : il semblait qu'en combinant symboles de constantes et symboles de fonction et de relation, on reprenait sinon ce qui était noms et verbes, au moins arguments et prédicats. Cela fut fait, et sans excès de prudence méthodologique. On parla de syntaxe (formelle) et, plus tard, de sémantique (formelle), et on commença à penser, avec la satisfaction orgueilleuse habituelle à l'espèce, qu'on avait inventé les principes d'une langue universelle et parfaite. La fascination qu'exerçait la réussite de la formalisation dans son champ propre devint impérialiste (l'exactitude était enfin à la portée de l'homme !), et on oublia que cette exactitude était d'un type particulier et qu'elle n'avait de sens que dans une tâche limitée, celle du calcul et du raisonnement déductif.
L'étude des langues naturelles souffrit alors de la comparaison, pour indue qu'elle ait été. On commença à penser, puis à déclarer chose à la réflexion bien effarante que l'exercice libre de la parole par les hommes était décidément bien imparfait, qu'il n'y avait dans l'inquiétante diversité des idiomes parlés, dans la non moins inquiétante plasticité sémantique de leurs composants, qu'occasions de confusion et que sources d'erreurs. C'était inévitable puisqu'on avait oublié de séparer nettement la nouveauté récemment introduite de ses sources historiques en grande partie accidentelles, et qu'on se retrouvait en quelque sorte, pour user nous aussi de la métaphore, dans les balbutiements d'une chimie non encore affranchie de sa matrice historique de type alchimique. C'était naturel dans la mesure où les logiciens du passé avaient travaillé sur des expressions des langues (grecque, latine, etc.) et qu'on n'avait que très rarement fait le départ entre l'expression en langue et la formulation en langue d'une relation purement symbolique au sens combinatoire. La confusion entretenue découlait directement de l'assimilation si facile entre la formule logique et ses exemples langagiers, sans que l'on n'ait pris garde aux effets délétères sur l'analyse des langues d'une approche d'esprit systématiquement compositionnel.
Une nouvelle découverte, d'ordre technologique cette fois, devait aggraver la situation. La réflexion théorique sur le calcul logique engendra par-delà la machine à calculer au sens arithmétique déjà connue, la « machine à raisonner » autrement dit l'ordinateur. On connaît la fortune de cet artefact technique jusque dans les exagérations qui suivirent, en particulier dans les sciences de la cognition (Rastier, 1991, 26-29). La fin du siècle nous trouve en train de penser que notre esprit n'est qu'une machine, ce qu'il est évidemment pour des raisons incontournables d'ordre strictement matériel, fonctionnant en échangeant avec ses semblables des séquences d'informations qu'il est capable de coder, de décoder, de comparer, en manipulant des symboles préalablement définis, ce qui est très sujet à caution. Les choses sont en fait loin d'être aussi simples, et la plus immédiate des observations manifeste que les informations effectivement échangées dans les sociétés humaines sont tout sauf des formules univoques bien construites.
Que s'est-il donc passé ; à quel moment avons-nous péché par satisfaction anticipée ? La remontée dans le temps permet de comprendre. Lorsque Carnap définit la syntaxe (formelle) au sens le plus général et qu'il s'aventure à en appliquer le concept aux langues naturelles, il rencontre Russell qui s'interrogeait directement (et sans états d'âme) sur leur valeur. Après tout, Leibniz semble avoir cru à la possibilité d'articuler un « art du calcul » et une « caractéristique universelle », articulation qui permettrait de penser avec la plus grande exactitude, à l'instar de ce qui se passe quand on calcule au sens arithmétique. Pointait tout de même une inquiétude quant à la nature automatique de la procédure puisqu'il semblait qu'on déboucherait alors sur une « pensée aveugle ». Mais Leibniz ne faisait que reprendre à sa manière Descartes pour exploiter lui aussi les avancées de l'époque médiévale, fondées sur la libération de l'Organum des significations dont il permettait la manipulation (Gilson, 1976, 282 & 550). On était tout juste un peu plus prudent dans l'Antiquité, du moins Aristote l'était qui n'acceptait pas de suivre l'exploitation que faisaient les stoïciens de ses propres élaborations. On était sans doute suffisamment proche dans le temps des premières analyses dialectiques pour ne pas oublier que c'était l'observation des échanges « philosophiques », en langue grecque, qui avaient conduit à formuler les concepts primitifs de la logique. C'est ainsi, par exemple, que furent alors rapidement dégagées et précisées les notions d'argument (comme « sujet ») et de prédicat, et que les premiers schémas déductifs sur la base d'une typologie des variantes du syllogisme furent isolés.
Il serait utile, pour qui contemple le chemin parcouru, de garder à l'esprit qu'on ne faisait à l'origine qu'exploiter une première couche observable, celle où les éléments de discours analysés étaient très spécifiques et où un travail systématique de bonne définition chassait toute ambiguïté considérée comme dommageable en première analyse. Ce n'est que dans la mesure où l'on postule la non-équivocité des constantes, des fonctions et des relations, c'est-à-dire après une imposition autoritaire et méthodique de la monosémie, qu'on peut rendre compte d'échanges qui se retrouvent de ce fait même bien éloignées de ce qui se passe en vérité lors des échanges bien réels entre individus s'exprimant dans leurs langues.
La simple considération de l'évolution actuelle de la réflexion linguistique, là où elle innove en s'écartant des déclarations prévisibles, nous indique que l'analyse des discours en langues naturelles a retrouvé sa place et son positionnement théorique dans la réflexion. On sent bien que sous la couche de surface des analyses logiques au sens traditionnel, sont disposées en profondeur des couches moins évidentes, inévitablement occultées lors d'une première analyse, et qu'il faut maintenant reprendre le travail général d'élucidation à nouveaux frais.
Afin de provoquer l'attention du lecteur, disons que le moment est sans doute venu pour nous de cesser d'être « superficiels » pour devenir un peu plus « profonds ».
Nous allons essayer dans ce qui suit de montrer la justesse de cette prise de position en suivant un itinéraire particulier jalonné par quelques textes qui échapperont très vite aux conditions imposées par la pensée logique : nous analyserons quelques poèmes, certains au sens apparemment problématique, pour exciter l'intérêt d'esprits peut-être encore trop calibrés par un usage immodéré d'un rationalisme étroit. Nous verrons alors apparaître un plan de rationalité plus profond mais tout autant exigeant en exactitude de pensée. Ce qui nous amènera à penser que les études cognitives contemporaines sont souvent engagées dans des voies sans issue du fait de leur affiliation aux langages formels et de leur manque d'attention pour les langues naturelles et leurs productions.
Nous commencerons par caractériser une couche profonde de rationalité pour proposer une modélisation des procédures d'exploitation (et non d'oblitération, voire d'écrasement) de la polysémie qui rende compte de la richesse des informations réellement disponibles dans un fragment de discours naturel et de la sûreté du travail interprétatif qui les contrôle (Première Partie Analyse de la profondeur textuelle). Nous continuerons en analysant le sémantisme d'un poème contemporain présentant, à première vue, quelques problèmes d'interprétation afin d'établir sans contestation aucune la valeur de la modélisation proposée et de faire retrouver, contre le scepticisme logiciste, la richesse et la qualité supérieure de la véritable expression en langue (Deuxième partie Compréhension d'un texte problématique). Nous généraliserons le propos en nous intéressant à un autre poème, apparemment moins problématique du point de vue de sa compréhension, pour montrer que sa vraie interprétation dépasse de très loin toute appréhension superficielle de son sens, afin de révéler très rapidement l'importance des niveaux d'interprétation comme variétés d'instances discursives et cognitives (Troisième partie Appréhension du problème du sens).
Première partie Analyse de la profondeur textuelle
La recherche de la rationalité du fonctionnement des langues naturelles, revendiquée de la manière la plus nette dès le début de la seconde moitié du siècle dernier (Grice 1975, 41), s'est trouvée d'abord orientée vers l'étude des inférences effectuées lors de l'appréhension de textes divers en vertu d'une exploitation combinée de la littéralité des propos et de connaissances restituées à l'occasion de la construction de l'interprétation. Le développement rigoureux d'une conception du « contexte inférentiel » considéré comme une variable fixée par le sujet dans le temps de la compréhension du texte (et non plus comme une donnée préexistante du type « condition initiale » indépendante du véritable travail d'interprétation) en fonction d'une optimisation de l'effet de l'information (par maximisation) et d'une optimisation de l'effort de traitement (par minimisation) a constitué une première tentative, plutôt réussie, de restauration du statut rationnel du travail cognitif en jeu, élucidant ce qui était resté jusqu'alors tributaire de la notion assez vague d'intuition ( Sperber & Wilson, 1989). Ces tentatives, placées sous le signe d'une approche pragmatique des langues, au sens où l'on privilégiait leur fonctionnement pratique dans les échanges, se démarquait des dernières applications d'une rationalité de type strictement calculatoire y compris en sémantique éclairant une conception des langues naturelles ramenées au prix d'une ingéniosité exacerbée et difficilement crédible à des constructions les plus formelles (Montague, 1973, 188-221 et 222-246). S'il est indéniable qu'apparurent ainsi à l'occasion des ressorts secrets des langues (voir par exemple l'étude fine de la détermination au moyen du lambda-calcul : Montague, 1973, 247-270), on doit constater qu'une étude complète menée dans la stricte observance de l'obédience formalisatrice est demeurée inaccessible. De même les approches pragmatiques, inféodées à des comportements d'optimisation du sujet connaissant, n'ont pu aboutir à une modélisation complète et satisfaisante de l'interprétation, dans la mesure où elles ignorent ce que sont les langues comme systèmes évolutifs. La question centrale reste posée : comment rendre compte, en respectant les acquis de la linguistique (en particulier ceux de la sémantique lexicale), de l'élaboration, provisoire certes mais sûre et bien conduite, du sens de tel ou tel propos par celui qui en est le destinataire ? Une réponse convenable à cette question pourrait en fait conduire jusqu'à reprendre en sous-oeuvre les fondations de la sémantique lexicale dans la mesure où il n'est pas raisonnable de considérer que tout un chacun domine effectivement (et continûment) les oppositions justifiables en langue. S'il n'y a pas que des conversations amiables orientées vers un objectif clairement partagé, il n'y a pas plus que des participants idéalement compétents prêts à chaque instant à mobiliser les ressources de leurs savoirs et de leurs habiletés linguistiques ; les occasions de discourir et d'échanger sont multiples et l'attention qu'on y consacre est très variable.
Afin de bien poser le problème, considérons une formule arithmétique, soit par exemple la suivante :
| 2 + 3 = 5 |
et demandons-nous comment se constitue le « sens » de cette expression formelle. Ce sens est ici clairement l'aboutissement d'une procédure compositionnelle : 2, 3, 5, + et = (comme symboles de constantes, symbole de fonction et symbole de relation) sont absolument bien définis du point de vue de leur signification (ils renvoient sans aucune équivoque à des entités précises dont ils assurent la symbolisation formelle). Le « sens » de l'expression n'est autre alors que l'identité numérique entre les deux termes d'une égalité dont le premier est donné comme résultat d'une opération d'addition : la connaissance des trois nombres figurant en entrée permet d'accéder à ce sens sans aucune possibilité d'égarement. Il semblerait vraiment étrange de s'inquiéter d'éventuelles hésitations dans la définition de la valeur numérique de '2' (par exemple, pour anticiper sur ce qui va suivre, comme modifications tenant à la présence proche de '3'), ou encore d'ajustements de la définition de '+' (du fait des valeurs numériques citées ou de la présence proche de '='). Cela est tellement évident qu'on passe un peu vite sur le caractère inhabituel de ce comportement comparé à ce qui se passe dans les échanges non finalisés par une pratique de type mathématique (et plus généralement de type scientifique au sens fort). Sans se demander d'où proviennent certaines erreurs considérées comme des fautes par des maîtres désespérant des possibilités d'apprentissage du calcul des élèves qui leur sont confiés, observons simplement que, hors conditions apodictiques d'appropriation d'un corpus scientifique, les « échanges en langue de tous les jours » ne peuvent être décrits de la même manière. Dès lors qu'il est privé de contexte, le moindre mot lexical, par exemple le moindre verbe ou le moindre nom commun, est très souvent occasion d'hésitations (l'exemple du verbe 'rapporter' est bien connu : s'agira-t-il du placement qui rapporte (un profit), du chien qui rapporte (un bâton ou du gibier), du galopin qui rapporte (le comportement d'un camarade), de l'expert qui rapporte (sur un événement ou une appréciation) ; le nom 'chien' lui-même évoque-t-il l'animal ou la pièce mécanique frappant l'amorce dès que la gâchette est libérée ?).
Il faut bien admettre que les phrases hors style imposé en fonction d'un projet de type scientifique sont autant d'occasions de contre-sens qu'il y a de force d'indécision sémantique dans les mots lexicaux qui y sont mentionnés. Faut-il alors trier les indications en fonction des conditions pragmatiques de l'échange ? Ne faudrait-il pas plutôt commencer par les trier en fonction de ce qu'on appellera de manière encore imprécise le « thème » de l'échange, à la condition expresse de s'interdire de dériver ce dit thème d'une fixation a priori extérieure au texte de l'échange mais de le définir en fonction même de la co-occurrence de tous les mots polysémiques qui y sont inscrits. Or une telle polysémie est toujours prête à se manifester sans atteindre les extrêmes envisagées ci-dessus. Elle est présente, sous les espèces de ce qu'on peut appeler la « polysémie généralisée », dès qu'un mot coordonne plusieurs indications sémantiques, et on doit bien reconnaître que c'est toujours le cas. Au mot 'coquelicot', habituellement considéré (par des lexicologues conditionnés par l'approche conceptuelle et, de ce fait, non lexicale, au sens qu'impose un vrai respect des langues) comme exemple type du mot monosémique, est associé en fait une kyrielle d'indications sémantiques, parmi lesquelles on peut citer 'plante', 'fleur', '(fleur des) champs', 'parasite (des cultures de céréales)', etc. Et il en est ainsi de tous les termes du lexique.
Considérons alors une phrase très banale comme la suivante :
| Les coquelicots flamboient dans le couchant |
Chacun des termes lexicaux qui y apparaissent est polysémique (dans l'acception générale que nous venons d'introduire), et il paraît difficile, même pour une phrase qui semble si facile à comprendre, d'opérer comme on le fait avec une formule du type '2 + 3 = 5'. A la place de '2' ou de tout autre symbole de l'arithmétique, tous si rassurants dans leur univocité, nous avons des termes de langue totalement équivoques en ce sens qu'il peuvent nous suggérer des interprétations très variées si on s'essaye à combiner de manière aléatoire les multiples indications qu'ils suscitent les uns et les autres. Il semble difficile d'introduire dans une telle potentialité de divergences interprétatives un principe d'unification du sens
Or il s'agit d'une impression tout à fait erronée, et nous verrons en la surmontant qu'on découvrira du même coup une démultiplication des capacités à manier avec précision des significations multiples dans les langues naturelles, bien au-delà des capacités somme toute limitées des langages formels (pour lesquels un symbole possède une signification et une seule). L'idée est très simple : elle consiste à trier les indications associées par l'usage à chaque terme considéré artificiellement « hors texte » pour donner à chaque terme sa signification dans la phrase où nous les considérons, en fonction des indications associées aux autres termes présents. Au mot 'coquelicot' sont associées par l'usage les indications 'plante', 'fleur', 'champ', 'parasite', 'rouge', '(tige) barbue', '(pétales) fragiles', etc. (et nous pourrions évidemment allonger la liste). Que ces indications puissent être récupérées à partir de corpus ou indirectement répertoriées par consultation d'un dictionnaire de langue, ne change rien au processus qui le plus simplement du monde exploite le fait que tout locuteur d'une langue prête aux mots qu'il dit ou qu'il entend un certain nombre d'indications sémantiques (le modèle de compréhension textuelle que nous avons en vue possèdera donc une naturalité qui le rend maniable par chacun à son propre niveau de compétence lexicale). Ces indications, quand elles sont inventoriées dans leurs rapports aux mots qui les expriment, sont absolument désordonnées, dans l'acception forte du terme, et il est vain de vouloir les classer par ordre d'importance (l'ordre de leur évocation dans les notices lexicographiques n'est qu'une commodité de rédaction, au mieux liée à des considérations logiques ou statistiques, qui ne garantit aucunement le fait que dans un texte particulier les premières indications citées devraient être prépondérantes), et nul ne peut dire, hors consultation du texte dans lequel le mot est mentionné, lesquelles doivent être considérées comme dominantes et donc, en référence au dit texte, prioritaires et propres à contribuer à l'élaboration du sens. Néanmoins tout le monde sait « comment comprendre » différentiellement le mot 'chien' dans les phrases le chien aboya et partit comme une flèche versus le chien était coincé et empêchait le tir. On sent bien que ce qu'on appelle de manière très imprécise le contexte permet de le faire. C'est très exactement cette habileté bien partagée que nous voulons expliquer.
Reprenons notre exemple de phrase banale. Aux mots 'flamboyer' et 'couchant' sont associés dans un ordre indifférent puisqu'au plan du mot isolé il ne saurait y avoir un ordre, ordre dont nous verrons qu'il ne peut exister que par insertion dans un texte à proximité d'autres mots les indications 'action','rayonnement', 'chaleur', 'lumière', 'rouge (orangé)', etc. et 'lieu (de l'horizon)', 'soir', '(fin de la) lumière (du jour)','(ciel) rouge (orangé)', '(coucher du) soleil', etc., respectivement (les parenthèses n'ayant en fait aucune importance dans le processus, elles ne figurent ici que pour faciliter la compréhension de la procédure : en fait, tous les mots cités semblent entrer dans la collection des indications associées aux termes analysés). On peut alors penser que la co-occurrence des trois termes 'coquelicot', 'flamboyer', 'couchant' classe naturellement et automatiquement ces indications diverses dans leurs rapports à chacun des termes en fonction de l'importance de leur présence dans l'ensemble de la phrase. Ainsi 'rouge (orangé)' revient trois fois, et 'lumière' deux fois. Il est alors assez naturel de prétendre que dans cette phrase, la signification de 'coquelicot' ordonne les indications relevées hors texte en plaçant au premier rang l'indication 'rouge (orangé)' (coefficient de présence d'ordre 3) et au deuxième 'lumière' (coefficient de présence d'ordre 2). Nous rencontrons ici la raison pour laquelle nous avons signalé plus haut que c'était la présence des autres mots du texte qui permettait, elle seule, d'obtenir un ordre dans les indications attachées à chaque mot. C'est ainsi que nous cherchons à rendre compte du contrôle de la polysémie généralisée par le texte lui-même où les termes interviennent. L'intuition s'y accorde qui invite à sentir la présence de la lumière rouge dans l'évocation provoquée par le texte alors même que les mots 'rouge' et 'lumière' en sont absents. On a exhibé une procédure très simple, mobilisable par tout locuteur même peu expérimenté, et néanmoins des plus rigoureuses. Un point important consiste dans la constatation de la démultiplication des possibilités de la combinatoire des indications qui tient au fait que tout symbole est ici multi-fonctionnel, l'équivocité qui devrait normalement en découler imparable tant qu'on en reste au mot isolé étant combattue et contrôlée par la prise en compte des indications sémantiques actualisées par les autres mots du texte.
La modélisation proposée est donc la suivante : des indications sémantiques multiples (et toujours artificiellement ordonnées dans l'ordre de l'analyse lexicale) interagissent d'un mot à l'autre dans tout le fragment textuel examiné (selon un principe relevant d'une variante de la notion « d'afférence » introduite par Rastier), et transforment une signification artificielle « hors texte » du mot isolé (construite en fonction de critères totalement indépendants de l'élaboration du sens dans le texte qui doit se faire lors de la rencontre effective du mot dans un texte) en une signification effective « en texte » du mot en fonction de l'ordonnancement des indications établi selon l'importance de leurs co-occurrences dans le texte examiné. C'est donc par un processus que nous proposons d'appeler « textualisation » que ces indications ainsi classées participent à la définition du mot lui permettant de contribuer au sens du texte. Tout se passe comme si l'évocation sémantique était (elle aussi) doublement articulée : une première articulation correspondrait à chaque mot considéré comme sémantiquement unifié (qu'il s'agisse de sa signification hors texte prématurément fixée par erreur ou de sa signification en texte se constituant en fait après textualisation), la seconde à chaque indication apparaissant dans ces significations.
Quoi qu'il en soit, c'est ainsi que nous suggérons de comprendre, en mettant toujours en oeuvre ce même modèle dont nous avons déjà remarqué la simplicité (il fonctionne sur la base des connaissances sémantiques des individus), des énoncés du type suivant (Rastier,1987, 82), énoncés pour le coup très éloignés de l'arithmétique mais, à la réflexion, très proches, beaucoup plus proches qu'on ne veut bien le reconnaître, des formulations langagières les plus courantes :
| L'aube allume la source (Eluard) |
Nous avons pu vérifier expérimentalement avec des groupes très variés d'étudiants que la procédure esquissée ci-dessus permettait de repérer les indications 'matin', 'début (du jour)', 'apparition (de la lumière)', etc. (suggérées par la mention du terme 'aube'), 'éclairage', 'lumière', 'action', 'transition (d'un état non éclairé à un état éclairé)', 'début (d'une phase de lumière)', etc. (suggérés par la mention du terme 'allumer'), 'lieu' (d'origine d'un cours d'eau par exemple), 'début' (du cours d'eau), 'initialisation' (du cours), etc. On voit que l'indication 'début' est citée trois fois, ce qui constitue un maximum pour trois mots, et, de ce fait, c'est le texte lui-même qui nous invite à façonner la signification de 'aube' comme 'début (du jour)', de 'allumer' comme 'début (de phase lumineuse)', de 'source' comme 'début' (d'un cours d'eau). Le sens du texte est donc bien sûr lié à l'expression de l'inchoativité en soi. Le plus remarquable est ici ailleurs : aucun étudiant mis à l'épreuve par invitation à décrire le sens du vers n'a pensé à l'aube comme vêtement ou à l'aube comme partie d'une roue ou d'une turbine. Autrement dit, nous avons récolté une preuve non recherchée qui tient au fait que tout s'est toujours passé comme si le texte régulait effectivement la recherche et contrôlait la signification de chaque mot en effaçant d'emblée toute contribution pressentie comme ne pouvant pas trouver d'écho en d'autres mots présents.
Nous sommes ainsi amenés à considérer qu'en langues naturelles la polysémie générale des symboles est contrôlée par le texte les mentionnant ensemble, ce qui permet de faire fonctionner, en toute sécurité, une procédure d'esprit compositionnel à partir d'une base de significations élémentaires incomparablement plus étendue que celle qui est utilisée dans les langages formels. Il y a là un gain considérable en termes de potentialité expressive, tout à l'avantage des langues naturelles, et qui est fondé sur une sorte de double articulation sémantique selon le schéma classique qui démultiplie la capacité d'expression bien au delà du matériel apparemment disponible : les mots réussissent à véhiculer des significations en nombre incomparablement plus grand que le leur et même que celui des indications qui sont associées à chacun d'entre eux du fait du grand nombre de combinaisons (que l'on pense ici non pas à une phrase, mais à un paragraphe, à une oeuvre ) qui peuvent alors être envisagées.
Deuxième partie Compréhension d'un texte problématique
La poésie du vingtième siècle passe souvent pour avoir recherché une certaine obscurité ou, du moins, avoir pratiqué avec délectation une écriture apparemment difficile à déchiffrer, et rien n'est plus inexact. Cela ne peut être tenu pour vrai que dans la mesure où l'on croirait, de manière tout à fait erronée, que les textes doivent être avant tout des descriptions convaincantes du monde sensible, en référence à un naturalisme étroit. Un tel projet est celui des sciences dites naturelles et non pas celui des lettres et des humanités. Nous pensons, de manière beaucoup moins étriquée que la poésie nous montre exactement ce qu'il faut comprendre, et que, par elle, « l'homme de paroles » exprime dans ses productions langagières des connaissances beaucoup plus profondes et fines que celles qui relèvent de la description scientifique du monde. Cela est vérifiable mais ne peut être vérifié qu'en s'affranchissant de procédures d'élaboration du sens ne fonctionnant que dans le cadre des langages formels où l'objectif est effectivement la description la plus exacte et cohérente possible relativement à un état donné des connaissances descriptives. Il faut accepter de comprendre d'une toute autre manière, en fait beaucoup plus savante. Notre modèle de compréhension de texte va nous permettre d'illustrer de la manière la plus nette ce propos délibérément provocateur.
Considérons le poème suivant (Michaux, 1963, 83) :
| repos dans le malheur |
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Le Malheur, mon grand laboureur, Le Malheur, assois-toi, Repose toi, Reposons-nous un peu toi et moi, Repose, Tu me trouves, tu m'éprouves, tu me le prouves. Je suis ta ruine. Mon grand théâtre, mon havre, mon âtre, Ma cave d'or, Mon avenir, ma vraie mère, mon horizon, Dans ta lumière, dans ton ampleur, dans mon horreur, Je m'abandonne. |
On conviendra que pour un esprit habitué à comprendre des énoncés de type arithmétique, ce texte doit être perçu comme assez déroutant. Or, il n'en est rien, pourvu qu'on sache le lire comme il faut le faire, avec la ressource entre autres de la double articulation sémantique. Que cherchons nous à lire ? Un texte, relevant du genre poétique, organisé en deux parties, chacune écrite en deux phrases (nous verrons que cette double observation, vraiment très simple, n'est pas sans importance : tout fait signe). Examinons la première partie : un énonceur s'adresse à une entité douée d'intentionalité (un « personnage » décrit comme capable de se mouvoir et d'agir), appelé à cette occasion « le Malheur ». Le Malheur, présenté comme « le grand laboureur » (de l'énonceur : l'adjectif possessif justifie cette annexion), est invité à « s'asseoir », à « se reposer », à se reposer non point seul mais avec l'énonceur, et, finalement à « reposer » : il y a proximité et finalement détente. Dans cette proximité et cette détente, le Malheur agit, il « trouve » l'énonceur, il « l'éprouve », il « lui prouve qu'il l'éprouve ». Il y a acte. Un effet de cet acte est exprimé dans la deuxième phrase de la première partie, très brève : l'énonceur déclare au Malheur être «sa ruine ». Il y a situation de dialogue entre un « je » (l'énonceur) et un « tu » (le Malheur). Arrivé au terme de la première partie, et sous réserve de l'examen de la seconde, qu'avons-nous identifié ? Un personnage, qui dit finalement « je », s'adresse à un autre personnage, qu'il appelle assez vite « tu » (les formes pronominales de la deuxième personne grammaticale abondent), se place en situation de dialogue (l'interaction je-tu est présente dans la deuxième phrase mais est suggérée tout au long du fait que celui qui parle s'adresse à « tu ») et son discours accumule des indications sur « tu » : outre son nom, dont l'interprétation est occultée puisque son nom est donné comme nom propre, nous savons que « tu » est un grand laboureur (pour « je »), qu'il est loisible pour « je » de l'inviter à se reposer avec lui, à se détendre et qu'alors (au moins selon le temps de la progression textuelle), qu'il agit envers « je », en le soumettant à une épreuve qui porte en elle sa propre force d'authentification (on peut identifier grammaticalement un jeu à trois personnes mobilisées comme si l'épreuve de « tu » par « je » constituait un troisième personnage). L'aveu qui clôt la première partie, en sa dernière phrase, suggère l'ouverture d'un dialogue (les personnes grammaticales y échangent les rôles syntaxiques qu'elles assuraient immédiatement avant (sujet et objet alternent de « tu me trouves » à « je suis ta ruine »).
Le texte se poursuit après un saut de ligne qui possède, comme toute manifestation formelle, une signification. Etant en situation de dialogue, il se pourrait qu'il s'agisse d'introduire un nouveau tour de parole qui soit une réponse. Il faut admettre que nous n'en savons rien, qu'il n'y a là qu'hypothèse. Mais l'idée peut être confirmée (ou infirmée) par le contenu du propos. La question est alors la suivante : la suite du texte est-elle en corrélation par son contenu avec un éventuel échange entre deux personnes après instauration effective du dialogue ?
En bonne et prudente méthode, nous entreprendrons la lecture de la deuxième partie d'une manière qui soit indépendante, dans un premier temps, des conclusions très partielles que nous venons de formuler. Là encore, un énonceur (ne nous précipitons pas à l'identifier soit avec alternance à celui auquel s'adresse l'énonceur de la première partie, soit sans alternance à ce premier énonceur ; ce qui constitue une autre option tout aussi acceptable a priori) s'adresse à une entité qui (comme celle nommée « le Malheur » dans la première partie) peut être considérée comme un personnage (elle est destinataire du propos sous le mode de la deuxième personne grammaticale et est donc présentée comme susceptible de dire éventuellement « je »). Ce personnage à qui le discours maintenant s'adresse (qu'il soit celui qui parle ou celui à qui est adressé le propos dans la première partie) ne peut nous être connu (par une procédure analogue à celle qui fut exploitée lors de la lecture de la première partie) que par ce qui est dit de lui. Il est, pour celui qui parle maintenant, son « grand théâtre », son « havre », son « âtre », sa « cave d'or », son « avenir », sa « vraie mère », son « horizon ». Sensibilisé par notre ébauche hypothétique d'interprétation, on réagit à la mention initiale du théâtre, lieu de l'action, lieu où l'acteur agit, ce qui pourrait nous suggérer d'identifier effectivement, comme pressenti au moment du saut de ligne, le « je » de la deuxième partie comme étant celui qui était le « tu » de la première. Cependant, nous avons décidé de ne pas conclure trop vite et de confirmer cette hypothèse par son adéquation à l'interprétation complète et achevée du texte. La série 'havre', 'âtre', 'cave' va nous permettre d'être plus assuré : il s'agit de trois types de lieux qui partagent une caractéristique commune qu'on peut appeler, géométriquement parlant, la concavité : s'il y a creux, abri, enfouissement, il y a toujours lieu qui d'une manière ou d'une autre se referme. Or nous avons rencontré dans la première partie l'exact complément de cette propriété géométrique en y lisant le mot 'laboureur' : un labour est affaire de soc, entité géométriquement convexe, pénétrant le sol. Nous avons ici un premier élément de confirmation véritable de l'alternance dialogale, par conservation de propriétés attribuées aux deux personnages à travers l'échange : convexité et concavité. Et l'on commence à penser que les deux personnages mis en scène à travers leurs propos échangés pourraient bien être mâle et femelle. Rappelons que cela n'est toujours qu'une hypothèse, que nous pourrons la retenir comme interprétation plausible que dans la mesure où elle synthétise l'ensemble des indications du texte que nous n'avons pas encore parcouru entièrement. La deuxième partie de la série va sérieusement étayer cette hypothèse puisque, encadrée par deux termes évoquant le devenir (et non le passé), apparaît, centrale, l'indication « ma vraie mère ». S'il s'agit de la vraie mère, c'est que ce n'est pas la mère au sens immédiat : la mère au sens biologique s'efface (dans le passé ?), et une autre est ici invoquée. Qu'est-ce donc qu'une mère qui n'est pas la mère biologique, sinon une femme qui assume une relation non biologique de maternité. Le « tu » de la deuxième partie, qui est bien le « je » de la première en vertu de la complémentarité entre concavité et convexité, est bien une femme, celle à laquelle le « je » de la deuxième partie, qui est le « tu » de la première, s'adresse comme « homme » en acte. La dernière phrase complète alors le dispositif interprétatif : « lui », l'homme, « le Malheur » ainsi qu'il est nommée par « elle », dans l'acte même qui justifie son être, se donne, il « s'abandonne » en elle (« dans »)
Il faut bien comprendre que l'interprétation proposée a été progressivement élaborée à partir du relevé des indications amenées dans le texte par les mots qui y sont mentionnés et leur tri en fonction de leur récurrence, alors que prendre ces mots à la lettre comme des significations préalablement unifiées dans un lexique disponible, aurait bloqué la compréhension. Le sens de ce texte est inaccessible à quiconque en reste à une pratique compositionnelle effectuée sur la base de symboles non soumis à la textualisation : que viennent faire ici, un théâtre ou une cave ? C'est uniquement parce que l'indication de concavité est classée comme prioritaire dans la signification de ces termes que le texte trouve sa cohérence. C'est bien une application du modèle que nous avons proposé qui est ici seule voie d'intelligibilité.
Le poème recèle une information très fine et subtile ainsi qu'une élégance expressive que n'atteindra jamais un texte scientifique. Maintenant que nous en avons déchiffré le sens, comment ne pas voir la prégnance de la voyelle ouverte dans le vers prise de parole de « lui » quand, à son tour, il commence à nommer « elle », comment ne pas repérer le composant [mal] dans « le Malheur », comment ne pas voir que tout dans ce texte parle d'épreuve et d'abandon, d'unification et de pénétration, sans nulle pornographie et nul voyeurisme. Aucun texte de biologie ne pourra dire cela qu'est l'accomplissement en acte de l'amour dans l'intimité d'un acte charnel partagé. Aucun texte aussi court, et aussi immédiat, ne pourra le dire si ce n'est qu'en étant poésie. Nous avons affirmé plus haut que la démultiplication des combinaisons d'indications apportées par les termes lexicaux assurait une potentialité d'expression incomparablement plus étendue que toute procédure n'utilisant que des symboles unifiés et fixés a priori dans leur sémantisme, nous en découvrons un effet comme possibilité de dire énormément avec peu de mots. Qu'on y prenne garde, il s'agit de quelque chose d'essentiel propre aux langues des hommes, comme si ce que nous avons appelé la double articulation sémantique en constituait une caractéristique fondamentale, révélée dans toute sa puissance dans la poésie. Elle seule fonde chez l'homme la possibilité de dire la beauté du monde, monde reconnu comme matière dans sa chair même, par une parole qui échappe à ses limitations et qui, affranchie, est illumination spirituelle.
Troisième partie Appréhension du problème du sens
Dans la mesure où aucun sens ne semblait émerger immédiatement, Repos dans le malheur ne pouvait être lu que d'une façon du type de celle que nous venons de pratiquer (puisqu'aucune lecture directe dérivant des pratiques induites par la considération des langages formels ne semblait pouvoir aboutir). Ce type de lecture met crucialement à l'oeuvre le modèle de la double articulation sémantique que nous avons proposé. On constate alors que le texte, bref, vaut plus qu'un (trop) long discours, et qu'il manifeste ainsi une puissance d'évocation révélée par la concision que la langue, utilisée conformément aux stipulations du modèle, rend possible. On peut alors se demander si d'autres textes, en particulier d'autres poèmes, ne devraient pas être lus de la même manière, même dans le cas où un « sens de surface », absent dans Repos dans le malheur, semble s'imposer « à première lecture » au risque de recouvrir les couches plus profondes qui se trouvent occultées.
En remontant le temps, considérons le poème suivant (Verlaine, 1868/1996, 33) :
| Après trois ans |
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Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, Je me suis promené dans le petit jardin Qu'éclairait doucement le soleil du matin, Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle. Rien n'a changé. J'ai tout revu : l'humble tonnelle De vigne folle avec les chaises de rotin Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle. Les roses comme avant palpitent ; comme avant, Les grands lys orgueilleux se balancent au vent, Chaque alouette qui va et vient m'est connue. Même j'ai retrouvé debout la Velléda Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue, Grêle, parmi l'odeur fade du réséda. |
A la versification régulière semble ici répondre la clarté d'un sens immédiatement accessible et bien des commentateurs s'y laissent prendre. Il s'agirait d'un sonnet rédigé en 1865, soit trois ans après un séjour à Lécluse en 1862 pendant lequel serait né, se serait exprimé, l'amour du poète pour Elisa Dujardin (Verlaine, 1996, 145-146) et qui exprimerait les sentiments du poète en souvenance mélancolique. De l'anecdote au texte, il pourrait néanmoins y avoir un abîme que tous ceux qui font, en vérificateurs maniaques, le voyage de Lécluse, afin de scrupuleusement visiter le jardin évoqué, ne mesureront jamais. La raison en est que l'écriture poétique en jouant des ressources de la double articulation sémantique (et de bien d'autres ressources de la langue qui ne font pas l'objet de notre présente démonstration), n'est en aucun point comparable à l'écriture journalistique : il ne s'agit d'établir une sorte de procès-verbal commentant un sentiment de mémoire mais, dissimulé en profondeur sous la surface des choses prétendument vues, d'une méditation, à l'expression particulièrement concentrée, concernant l'expérience de mémoire que connaît chaque être humain. Il est inutile de chercher à identifier sur place tel ou tel détail (Verlaine, op.cit., loc.cit.), dont la présence ou l'absence sanctionneraient ou non on ne sait quelle authenticité, sans rapport aucun avec le véritable thème du poème. La lecture réaliste d'obédience représentative n'a aucune place ici, car ici, comme en toute oeuvre poétique, les ressources sémantiques de la langue jouent à fond, abandonnant très vite tout sens obtenu par simple combinaison de mots lexicaux considérés, de manière totalement erronée, comme sémantiquement unifiés dans un lexique préexistant et mis libéralement à disposition de l'écrivain par la langue.
Examinons le texte en écartant délibérément les explications scolaires. Il apparaît comme un sonnet qui est organisé selon un plan relativement original mais clairement identifiable rassemblant les deux strophes médianes. Entre le quatrain initial où l'énonceur situe l'expérience qu'il va nous faire partager (voir le jeu subtil des changements de temps grammaticaux), et le tercet final dont nous mesurerons tout à l'heure la réelle portée, s'étendent le deuxième quatrain et le premier tercet. Ce bloc qui se présente comme une description (sélective) provoque très rapidement un changement de point de vue. En son début, l'objet de l'observation est déclaré inchangé et immédiatement commence une série de remémorations précédée par une déclaration absolue « j'ai tout revu », réaffirmation en écho de « rien n'a changé », qui suffit pour s'extraire de l'anecdotique (série fragilisée et presque interrompue par trois points de suspension qui viennent trop vite pour n'être qu'un signe d'abréviation). Si cette série d'objets et de scènes de mémoire se clôt par une nouvelle mention du « je » énonceur, on constate immédiatement que les rôles grammaticaux se sont échangés : « chaque alouette qui va et vient m'est connue ». Le sujet qui revoyait est devenu objet (second) et les objets de la connaissance sont devenus sujets grammaticaux. N'allons pas trop vite pour déclarer que cette connaissance est celle de la mémoire en général, car nous n'en savons encore rien. Examinons de plus près la série et les inflexions modalisatrices qui la scandent : « Rien » n'a changé, le jet d'eau fait « toujours » son murmure argentin et la plainte du vieux tremble est qualifiée de « sempiternelle ». La non-modification devient éternité, notation qui excède toute mémoire. « Comme avant » les roses palpitent, et déjà les objets présentés sont devenus sujets grammaticaux (alors que l'humble tonnelle était objet de vision et en fait objet certes déjà un peu distancié grammaticalement du verbe (re-)voir). Nous avons glissé du temps où le poète poussait la porte du jardin, pour celui où éternellement les lys se balancent au vent. Tout, absolument tout (même chacun de ces petits passereaux bien insignifiants que sont les alouettes), est alors déclaré accessible à une connaissance effectivement ressentie et revendiquée. Ce sentiment d'éternité du monde perçu et totalement connu, ne peut que déboucher sur une interrogation sur ce qu'est et peut être le sujet de cette connaissance, textuellement en voie de marginalisation. Vient alors le deuxième et dernier tercet et sa ponctuation troublante (que n'a-t-on dit sur le tiret initial du dernier vers !). Comment pourrait-on s'accommoder un instant d'une nouvelle évocation mémorielle, alors que des enjeux autrement plus importants viennent de surgir. Tout lecteur de sonnet sait bien qu'on est, en ce point de la lecture, à la recherche d'une sorte d'envoi qui récapitule (au moins) et déploie le sens en ouvrant des perspectives inédites. Les visiteurs de Lécluse, avec l'étroitesse d'esprit qu'ils revendiquent, admettent n'y avoir jamais vu la moindre trace d'une quelconque allée menant à une statue, et les plus enragés de l'explication réaliste introduisent alors, on ne sait quelle statue du Jardin du Luxembourg (Verlaine, op.cit., loc.cit). A l'encontre de leur propre démarche, ils sont tout de même conduits à découvrir dans le texte une évocation de la mémoire comme expérience déconnectée de son point d'exercice. Ce n'est pas de cela qu'il est question. Si le temps grammatical du présent est toujours utilisé, les verbes qu'il informe perdent brutalement leur intemporalité : plus de palpitation, plus de balancement, de va-et-vient qui sont autant de mouvements périodiques se reproduisant à l'identique, mais un verbe au sémantisme marqué par une orientation irréversible, et fatale : la statue s'écaille. Cette indication de fatalité est attestée par la mention d'un autre mot la véhiculant et à proximité immédiate : nous sommes au bout de l'avenue. Le « je » qui était plongé dans l'éternité de l'expérience sensible, comprend que lui, il passe et les mots prennent tous une couleur inquiétante. On comprend alors l'utilisation du tiret : alors qu'une lecture rapide attribue une qualité de plus à la Velléda évoquée, dont on est en train de comprendre qu'elle n'est qu'un représentant parmi d'autres des objets mis en mémoire par un sujet qui lui s'épuise, l'interprétation à laquelle notre modèle invite fait du « je » qui inaugure le tercet (après un « même » qui signe une position énonciative très singulière) le support de ce qualificatif portant des indications du type 'faible', 'fragile', 'maladif', 'inquiétant' qu'est « grêle ». L'interprétation du texte conduit à caractériser l'expérience de la mémoire comme celle-la même de la connaissance où l'éternité de la présence fait découvrir la fragilité du sujet connaissant qui se retrouve dans un espace où les qualificatifs « grêle » et « fade » manifestent la faiblesse et la vanité. Le Petit Robert nous confirme la chose en précisant que le choix du réséda suscite des indications de faiblesse et de dégradation puisqu'il s'agit d'une plante aux vertus calmantes (d'où son nom) et aux couleurs dégradées (la fleur est blanchâtre ou jaunâtre). Le lexique de la finale est tout entier parcouru par une profonde vanité.
Une fois de plus, mais sur un exemple bien différent, nous constatons que la double articulation sémantique permet de dire des choses qu'aucun lexique ne pourrait enfermer sous quelques vocables spécialisés (cela est d'ailleurs absolument inconcevable sauf à faire exploser le lexique). C'est la double articulation qui permet de constituer en tant que de besoin les atomes de significations qui seront connectés dans les phrases. Les significations élaborées au cours de l'interprétation sont sélectionnées par afférences croisées et classement d'indications en fonction de l'importance de leur présence dans le passage examiné. En quelques vers peuvent alors être dites (et bien dites) des choses qui nécessiteraient des pages et des pages d'explications philosophiques contournées : la poésie constitue un raccourci saisissant de l'expression juste. Dans l'écriture poétique, même dans le cas où le texte produit se prête à une interprétation superficielle, se réalise une concentration de l'expression que seule permet la double articulation sémantique.
On comprend alors ce qui revient à l'art et à la science : à l'un la fulgurance de la saisie immédiatement accessible, à l'autre la cohérence d'une approche minutieusement vérifiée. Les textes poétiques et les textes scientifiques nous montrent dans leurs économies sémantiques propres comment, au plan de la langue, cette double vocation, est réalisée. L'écriture scientifique requiert des éléments sémantiquement bien définis positionnés dans des relations syntaxiques qui permettent de calculer un sens précis fondé sur l'univocité des symboles réglés par la syntaxe, au prix d'une lenteur de progression exigée par la minutie des vérifications. Il y a exigence de définition objective partagée par une communauté linguistique. L'écriture poétique use des ressources de la double articulation sémantique pour enrichir autant que nécessaire les significations à placer en entrée des articulations phrastiques : il ne peut plus y avoir définition aussi choquant que cela puisse l'être pour un esprit scientifique puisque tout lecteur est invité à croiser les indications qui lui viennent à l'esprit pour déterminer pour chaque mot sa signification dans le texte en train d'être lu. On peut alors par démultiplication de la ressource sémantique, libérée d'une inscription obligée au niveau des symboles réglés par la syntaxe, atteindre au plus vite l'objet du discours et le saisir tel qu'il est.
Conclusion
La rationalité du fonctionnement sémantique des langues naturelles, dont nous venons de montrer l'importance dans le traitement des textes qu'elles mettent en formes, est patente, et ce, au niveau basique du lexique. En nier la réalité ne pouvait être qu'une position passagère, et passablement irréfléchie, mais néanmoins explicable sinon inévitable en une époque où la constitution des premiers langages formels, bien adaptés à la représentation scientifique, bouleversait les conceptions qu'on pouvait se faire des supports d'expression et de communication.
On a vu que cette situation dérivait d'une conception trop simple de la sémantique des langues : s'il est vrai que les formules des langages formels articulent des symboles possédant chacun une seule signification parfaitement définie et fixée préalablement une fois pour toutes, la généralisation de cette sémantique simpliste (sémantique de première génération) à tous les langages et donc aux langues naturelles ne pouvait que déboucher sur des aberrations (la plus grave d'entre elles, pour la recherche de nouvelles connaissances, étant évidemment la transformation inévitable des textes rédigés en langues naturelles en autant de reproductions de structures formelles dont ils n'étaient plus que des exemples sans réalité linguistique ; ce qui a contribué à fourvoyer une grande part des travaux de linguistique informatique). Nous avons vu que les langues naturelles utilisaient de manière plus subtile, atteignant par là un niveau de puissance représentative incomparable, les symboles qu'elles manipulent. Les phrases les articulent effectivement comme des entités données préalablement dans leurs formes identifiantes, mais ils ne désignent une signification précise que relativement au texte dans lequel ils figurent. Les symboles des langues naturelles pris en eux-mêmes renvoient à une multitude d'indications sémantiques (et c'est ainsi qu'ils sont répertoriés dans les lexiques y compris, probablement, dans nos lexiques mentaux) que l'on ne peut pas ordonner tant que le symbole reste isolé. C'est la mention dans un texte, où figure au moins un autre symbole, qui provoque la mise en ordre et ainsi ordonne de la plus à la moins importante pour le sens du texte les indications de chaque symbole. Ainsi ordonnées par textualisation, les indications deviennent « la signification du symbole dans le texte ». Toute autre définition de la signification d'un symbole d'une langue naturelle est erronée.
En fait, nous avons repris à notre manière les intuitions de la sémantique interprétative pour les installer, une fois ressaisies, en langue, ou plus exactement dans l'analyse du sémantisme des langues, de la mobilisation des significations à l'élaboration du sens d'un texte via la construction d'une interprétation. Les afférences sont devenues dans notre modèle des connexions d'indications, qui portent aussi bien sur les sèmes au sens linguistique le plus strict que sur les autres indications, reconnues difficilement classables comme les connotations par exemple. Le principe de textualisation, qui préside pour nous à la bonne définition des symboles dans le texte où ils figurent est alors opératoire et n'est pas seulement une description du réglage isotopique. En fait, l'ensemble du dispositif peut se saisir dans la notion de double articulation sémantique, où les mots sont (i), « hors texte », des étiquettes pour des collections (ouvertes) d'indications sémantiques, (ii), « en texte », des symboles qui peuvent fonctionner en entrée d'une combinatoire syntaxique (selon le dispositif précis mis en oeuvre dans le texte où le mot apparaît) avec une signification précise obtenue après inventaire de toutes les indications du texte et classement de celles qui sont attachées aux mots suivant le nombre de leurs éventuelles occurrences dans l'ensemble du texte.
Chaque mention d'un mot du lexique dans un texte est donc l'occasion d'une élaboration particulière de son sémantisme en une signification qui dépend des autres mots du texte : cette signification dépend du texte où la présence du mot est observée. Elle s'élabore en fonction des indications évoquées par tous les mots du texte, considérés dans le lexique. L'utilisation qui est faite ici du lexique présente alors un avantage considérable qui tient à son extrême souplesse qui n'entame aucunement la robustesse de l'ensemble : bien plus qu'un lexique répertoriant pour un locuteur idéalement compétent toutes les indications (ce que serait un dictionnaire idéal, s'il peut en exister, ce qui est très douteux), est en fait mobilisé, en situation réelle de communication en langue naturelle, un lexique propre à chaque sujet, exploité à l'économie (ce qui signifie que seuls les textes demandant efforts de compréhension appelleront une recherche plus exigeante d'indications considérées comme inutiles en première analyse). Un tel lexique suffit à garantir la bonne utilisation de la double articulation sémantique pour élaborer par textualisation les significations des mots dans les propos échangés.
On peut se demander ici, à juste titre, s'il ne faudrait pas concevoir, afin d'étudier sérieusement la combinatoire sémantique des langues naturelles, des langages formels de deuxième génération (en réalisant une nouvelle extraction d'information à partir de la naturalité des discours, après celle, désormais superficielle effectuée par les dialecticiens antiques). Seraient attachées à tous les symboles des collections d'indications (qu'on pourrait lister), qu'on utiliserait, dès qu'il y a texte et seulement quand il y a texte, pour constituer selon la procédure de textualisation la signification de chaque symbole dans ce texte, pour ensuite utiliser ces significations ainsi bien définies pour calculer un sens. Un profond réaménagement du Traitement Automatique des Langues Naturelles (TALN) pourrait alors être envisagé avec, par exemple, des premiers et rapides effets en termes de traduction automatique (le filtrage des indications sémantiques étant effectué systématiquement en utilisant le texte à traduire avant toute manipulation d'éventuels équivalents).
On constate alors, qu'une fois de plus le moment de la découverte vient à son heure : après les siècles passés à mettre en forme l'intuition logique de la déduction formelle, et après un siècle où la projection sur les langues naturelles de la conception théorique acquise (et validée dans le champ des seuls textes des traités scientifiques, bien qu'on ait voulu l'appliquer ailleurs) nous conduit à reprendre la démarche en son origine pour la relancer une nouvelle fois, en ce même siècle où, plus qu'à tout autre moment de notre histoire culturelle, les productions textuelles des artistes de la langue nous ont aidés à repérer les déficiences du modèle, vient l'instant de la reformulation inévitable.
La simplicité du modèle plaide pour l'engagement d'un vaste programme de recherche fondée sur une telle réflexion, son adaptabilité aux situations réelles d'échanges en langues naturelles en fonction des capacités et connaissances des participants (contrôlées par ailleurs par les mécanismes habituels de correction discursive) plaidant pour sa généralisation à toute analyse de textes quels qu'ils soient. L'analyse sémantique des textes pourrait ainsi atteindre, sur le plan de la gestion des significations dans les textes, une finesse comparable à celle déjà acquise en mobilisant d'autres ressources linguistiques (valeurs temporelles, associations morphologiques, symbolisme phonétique, etc.) et littéraires (genres, intertextualité, connaissances encyclopédiques générales et/ou culturelles, etc.).
La logique qui est ainsi en train d'émerger ne sera plus source de contrainte pour les individus (qui n'ont aucune prédilection à s'imposer une rigueur de type scientifique totalement inutile dans la vie courante : les vrais scientifiques confirmeront la séparation qui doit être faite). En fait, nous l'utilisons tous déjà, sans en avoir pleine conscience, et ce, quelles que soient nos habiletés linguistiques. Elle nous permet de tolérer les approximations lexicales non dommageables puisque leur contribution au sens dépend en fait du développement du texte.
Les textes, tous les textes, pourront alors être réexaminés selon une conception plus fine et mieux adaptée de la rationalité, et cela conduira sans doute à nous interroger d'une façon nouvelle sur la singularité de l'espèce, tant la capacité de « définition symbolique en temps réel » au moment même de la création discursive, autorisée par la double articulation sémantique, pourrait bien spécifier un usage des symboles propre aux êtres humains.
*L'auteur remercie François Rastier pour ses remarques et suggestions formulées à la suite d'une lecture particulièrement attentive de la version primitive de l'article.
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JET avril 2003