chroniques impubliables




Les voyages forment la jeunesse et déforment les souvenirs





ambassadeur, métier de galérien         A vingt souillures d'intervalle (neuvième souillure du quatrième feu et neuvième souillure du sixième feu), Volubile joua par deux fois un rôle d'ambassadeur, portant à Rôtiperdreau les demandes des seigneurs de Juvisy. Autant la première mission se déroula dans les plaisirs et la bonne entente, autant la seconde fut un calvaire. Ces deux aventures sont narrées dans des documents latins respectivement connus sous les titres Initium Litterae et Vulpes qui scit pretium laboris. Ils sont élégamment traduits par Cochonfucius et présentés agréablement par Yake Lakang.

Lors de son voyage initial, le jeune Volubile se trouve face à l'empereur Sciurus VII, pour faire titulariser Melchior comme roi de Juvisy. Les choses se passent bien, car les enjeux d'une telle démarche apparaissent comme mineurs aux yeux du seigneur Sciurus. De plus, notre héros, à cette époque, est encore jeune, et apte à s'émerveiller de l'immense charisme de l'empereur. Cela se lit dans la description minutieuse et admirative que rédige notre ambassadeur.
       

Cette première mission heureusement accomplie, Volubile reprend la route de Juvisy, et, en raison de sa grande finesse diplomatique et de son érudition, finit par devenir l'Archicharcutier du Royaume et le proche du seigneur Laicos le grand, premier du nom, qui se proclame Empereur des moineaux. Comme jadis Melchior pour son titre de roi, Laicos souhaite obtenir une approbation de Rôtiperdreau. Comme Melchior, il choisit pour porte-parole l'astucieux Volubile. Mais la partie est bien plus difficile ! Le nouvel empereur, Sciurus IX, est plus chatouilleux que ne l'était Sciurus VII sur de telles questions. Et puis, dans le cas précédent, il ne s'agissait que d'un titre de roi qui est somme toute mineur, comme il est montré dans la fable de Yotam. Mais le seigneur Laicos, quant à lui, veut revêtir la pourpre impériale, prétention que le monarque en place ne peut que juger excessive.

Ces circonstances défavorables sont justement ce qui fait du deuxième récit de Volubile une véritable épopée burlesque. En effet, l'empereur Sciurus, décidé à contrarier son hôte de passage, ne recule devant aucune des mesquineries qui lui viennent à l'esprit.

Il lui attribue un logement inconfortable et éloigné du palais. Il lui interdit d'aller à cheval. Il lui fournit du vin d'une ignoble gargote. Tout le personnel de l'Ambassade est formé de mules stupides et malveillantes. Les discussions entre Volubile et Sciurus ne sont que des dialogues de sourds, comme il adviendra par la suite quand Io Kanaan et Kouan Oski voudront débattre sur Yotam et sa fable.

Sous l'effet de ces brimades, notre héros acquiert, de la splendeur impériale, une perception nettement moins admirative. Sciurus lui-même, premier souverain de la Terre, n'est qu'une sorte de cloporte qui mord.

La lecture de ces phrases caricaturales fait ressentir le tempérament fortement émotif de Volubile. Puisque sa mission est vouée à l'échec, il est dégoûté de son partenaire de négociation, et voit donc en lui quelque chose d'ignoble. Non seulement en lui, mais en tous ceux qui lui sont associés.


L'accumulation de petites misères se poursuit impitoyablement. La vie quotidienne, les discussions sur l'avenir des moineaux, la visite d'un élevage de mules, tout concourt à l'humiliation de l'ambassadeur, qui finit par regagner la cour du seigneur Laicos, lequel devra attendre la chute de l'empereur Sciurus pour établir de meilleures relations avec Rôtiperdreau.

Il règne dans ces deux récits une ambiance vivante et prenante. Les détails matériels, finement observés, sont mis au service des sentiments du narrateur, admiration dans le premier cas, dégoût profond dans le second. Un tel ouvrage nous apprend que pour le diplomate professionnel ou amateur, la langue n'est pas simplement un outil de communication, c'est surtout un prodigieux instrument de manipulation des différents destinataires du message. Cette habileté verbale est magnifiquement rendue par la limpidité de la traduction et la richesse des notes explicatives. Au total, il s'agit d'un précieux document sur la rupture entre le royaume de Juvisy et l'empire de Rôtiperdreau, vue par un de ses témoins qui en fut aussi un modeste acteur.