chroniques impubliables

Du foisonnement des idiomes dans la région de Flapiputois





tous les langages sont excentriques         Yake Lakang interrogea respectueusement Cochonfucius sur la diversité des langues. Selon le Maître, cette diversité fut jadis justifiée par des arguments parfois sérieux, parfois fantaisistes, et dans certains cas, un peu délirants. Pour explorer cette nébuleuse d'idiomes, les érudits de Flapiputois ont créé des jardins où se dressent plusieurs bâtiments d'importance variable. Chacune de ces constructions abrite des exemples d'expressions de ces pittoresques parlures.

Au cours de sa visite, le touriste traverse tout d'abord un palais d'accueil, qui se consacre aux langues fraternelles : l'altruique, le bienpensable, le collectivon, le dormombien, l'esbroufanto, le franc-parler et le glauque, avec une mention spéciale pour le prosaïque (qui excelle dans l'indifférence et la déconnotation) ; et de pertinentes remarques sur l'expressivité des langues naturelles de construction artificielle.

Ce pavillon d'accueil a pourtant des allures de cimetière. La raison en est que les tentatives de construction rationnelle d'une langue passent à côté de ce qui procure la joie de parler et d'écrire. Ce sont précisément les irrégularités de nos langues ancestrales qui font leur charme ineffable et subtil. Toutefois, ces grandioses projets de construction linguistique méritent tout de même notre respect.
       

Kassandra prit alors la parole, pour faire des commentaires sur trois sortes de fous : ceux qui élaborent des théories sur l'origine du langage, ceux qui fabriquent de langues imaginaires, et ceux qui délirent en pseudo-langues. Dans chacun de ces trois cas, il est question d'opérations sur des langues, autrement dit, du fonctionnement métalinguistique de l'esprit humain, comme nous le voyons chez les glossonautes dont les conjectures font intervenir les onomatopées, les grognements, les univers parallèles, les grenouilles qui jamais ne s'agenouillent, les sinogrammes ou la navigation entre les îles du Lac Mauve. L'un d'entre eux développe une vision des langues selon laquelle d'innombrables idiomes sont apparus simultanément dans d'innombrables petits groupes humains, puis se sont hybridés deux à deux. Ce processus est toujours en action, et finira par produire une langue unique, issue de la fusion ultime. Quelques langues ont gardé leur structure préhistorique, comme le brusque et certaines langues des Collines Roses. Les autorités du domaine s'abstiennent habituellement de fournir leur caution à de telles études. Elles savent que la création d'une langue par un individu, ou le fait de prédire l'apparition d'une langue universelle, sont de purs délires.

       Suit un passage par le pavillon pédagogique, qui abrite l'inoubliable méthode à Mimile, ainsi qu'un catalogue des malentendus, rixes et actions en justice que la diversité des langues a provoqué en des occasions multiples. Une annexe du pavillon pédagogique recueille divers témoignages de la création de langues au sein d'univers narratifs.

        Quittant ce pavillon, le narrateur traverse des jardins où se pratiquent maintes variantes rabelaisiennes du français, par déformation des vocables ou par figures de style. Des revues sont écrites selon ces procédés, et ont leur pavillon, où les pluvians chantent, entre autres, la gloire littéraire de Charles Leconte de Lisle et ses rimes impérissables. Plus loin, la ménagerie propose son microglossaire compact, ainsi que d'autres productions d'animaux réels ou imaginaires. La conjecture de Berthelin sur la langue de Tarzan y est abondamment illustrée.

        Le territoire de Flapiputois recèle d'autres lieux magiques, comme une Maison de la Presse Bluemoonienne, une fabrique de mots-valises, un repaire de pelgranes monosyllabistes, un temple du Pinard et un lieu de plaisirs ironiques. Dans le temple du Pinard, on écluse grave. C'est là que tout explorateur termine, épuisé, son excursion peu classique.

Le pinard, conclut Yake Lakang, fait descendre bien des choses !