Souvenirs d'un buveur





chroniques impubliables




pulchra sunt quae bibuntur         Ayant commencé sa carrière comme brillant potier, Taciturne de Noirciprose, l'un de nos grands érudits, termine sa vie comme Architavernier en milieu hostile. Cochonfucius trouva chez un bouquiniste les notes personnelles de cette figure insaisissable et néanmoins attachante.

Cela commence par des interrogations sur l'intelligence des louves. Il accepte à moitié l'argument des cartésiens, assimilant tout animal, sauf le pelgrane rouge, à une machine perfectionnée.
       

Puis c'est l'évocation d'un séjour fructueux à Cramoisipalaiseau, permettant à notre héros de communiquer ses travaux, notamment ceux qui portent sur la mobilisation tordante des voiles perverses, thème sur lequel il est en mesure de réfuter les descriptions publiées par Yake Lakang en personne. C'est à Cramoisipalaiseau, également, qu'il fait la connaissance d'un gyrovague des plages, avec qui il partage d'une part une grande admiration pour Kassandra la glorieuse, et d'autre part le sentiment que les érudits sont des bouffons, que notre vie est une déconnade et que le monde est un merdier.

Toujours à Cramoisipalaiseau, une pieuse louve est la première à lui suggérer de passer toutes ses soirées à la taverne de Cluny au quartier latin. A cette étape de sa vie, il pense n'en rien devoir faire, mais comme cette louve est charmante et fort aimable, il n'entre pas en conflit avec elle.

Traversant, par la suite, le royaume de Brétigny, il en découvre l'étonnante diversité géographique et humaine, ainsi qu'une certaine indigence philosophique. Cet ennui provincial lui donne l'occasion d'évoquer son enfance, auprès d'un père qui fournissait en pinard mystique la famille du roi Gontran. De l'enfance proprement dite, il se souvient fort peu, car sa vie semble commencer vraiment lors de son entrée à l'Université.

De cette période, il lui reste de gros cahiers couverts de sa fine écriture quasi indéchiffrable pour tout autre que lui. L'ensemble a pour titre « chroniques impubliables » et contient des âneries fondamentales ou peut-être des idioties primordiales et je ne sais quoi encore. C'est le reflet de ses curiosités multiples.

Le parcours initiatique se poursuit. Taciturne traverse des plaines, des montagnes, des villes, et navigue, pour son grand inconfort, sur des fleuves qui avancent à contre-courant. Pour se remettre des fatigues du voyage, il se permet un souper fort bien arrosé. Comme il est en belle humeur au sortir de table, la jeune aux yeux verts tente de faire sa conquête, à titre temporaire. Mais il découvre alors que son corps met sa vertu à l'abri de toute turpitude, ce qui n'est certes pas donné à tout un chacun à l'âge de vingt-six ans.

Cette découverte sur lui-même lui semble un appel à une voie de l'amour où ne se trouvent point de femmes. Dans ces étranges dispositions, il est emporté par le flot de la procession des saucisses solipsistes. Il se sent uni, émotionnellement, au peuple solipsiste dans sa liesse pure et naïve.

Cette conversion, bien entamée à cet instant, se poursuit à la cour de l'empereur Vulpes. Il refuse donc d'entrer à l'Académie des Sciences de Brétigny, trouvant d'ailleurs d'excellentes conditions de travail auprès de l'empereur et de son frère. Ils lui fournissent l'occasion de comparer les vertèbres d'un renard récemment capturé avec des vertèbres fossiles, faisant avancer la géologie et la paléontologie. Cela n'empêche pas une louve de très haute noblesse de travailler chaque jour à le persuader du bien-fondé de séances picolatoires fréquentes.

Un retour provisoire à Cramoisipalaiseau n'y change rien. Les séances publiques de dissection s'accompagnent maintenant d'une prédication sur la grandeur de Saint Lombric, ce que les spectateurs tolèrent comme l'expression d'une douce folie. Taciturne se sent si étranger dans sa ville qu'il demande au roi de le renvoyer chez l'empereur. Cela lui est accordé.

Il y devient tavernier à la navette cinquième du lustre septième, et deux navettes plus tard, il obtient la dignité d'Architavernier, en considération de la rigueur, de l'éloquence et de l'immense modestie qu'il a cultivées en lui en tant que buveur clunisien. Sa mission est de reconquérir le continent Nord-Ouest de Milpodvash et accessoirement son satellite. Il y séjourne en divers lieux et s'entretient fructueusement avec trois érudits buveurs de whisky. Mais par la suite, il se place dans des conditions d'austérité toujours plus dure, qui le conduisent à la mort, à la navette sixième du lustre huitième.

Tout au long de cette évocation d'une vie intense et forte, nous captons le discours intérieur d'un personnage dont on peut s'éprendre. Si le lecteur vient à éprouver cette attirance, ce n'est pas pour le modeste potier, ni pour l'Architavernier, mais bien pour le buveur. Plus qu'un portrait, cette autobiographie imaginaire est une ode à l'Esprit, qui se rêve être un peu de la flamme clunisienne. Ce n'est sans doute qu'une métaphore, mais la bonne littérature s'est de tout temps adossée à de belles métaphores. Taciturne a donc, maintenant, son monument, dont la visite est un authentique plaisir de lecture.