chroniques impubliables

le buveur inconnu






plein de tonneaux dans un bateau                Le buveur inconnu, né à Noirciprose à la vague dixième du cormoran huitième, possédait une descente impressionnante. Son journal débute par le récit des premières beuveries en compagnie de son père et de ses oncles, grands ivrognes et gyrovagues. Vers le dixième cormoran, il choisit sa taverne de prédilection. Il picole de sept heures du matin à huit heures du soir, avec une pause pour la sieste. Il cumule les fonctions d'amuseur et de videur, d'où l'efficacité de sa présence dans les auberges.
       


De tels succès incitent son père et ses oncles à lui offrir une vigne, une cave et des tonneaux. Il picole alors de six heures du matin à onze heures du soir, toujours avec une pause pour la sieste. Il rassemble cent mille milliards de sonnets, et s'impose comme un anêr polutropos de la plus belle sorte, et aussi comme l'homme prophétique de sa famille, autrement dit, le digne successeur du grand Io Kanaan et le continuateur de sa lignée prophétique.

Soucieux de diversification, il va boire dans une mine de charbon, dans un moulin, dans un élevage de vers à soie, ainsi que dans des champs de coton. Il construit une voie pierreuse de quarante lieues pour faire venir son pinard. Il conserve sur lui la clef de sa vigne. Les tailleurs de pierre du village voisin réalisent trois imposantes bornes d'une tonne, où figurent des pelgranes emblématiques.

Un seigneur local lui offre une douzaine d'oeufs et une pierre verte qui le fait voyager en rêve.

Il effectue une courte escale sur une île artificielle et se dirige ensuite vers une capitale antique où les autorités lui réservent un accueil chaleureux. Puis il navigue vers un cap mythique. C'est là que sont embarquées les bêtes d'élevage destinées à sa nourriture : deux rhinocéros maigres, trois girafes, trois licornes, quarante-quatre hannetons et trente-quatre papillons, sans compter les vouivres et les catoblépas, et les monstres acquis à titre personnel par quelques serviteurs.

Dans un pays sombre, un vieillard vient à sa rencontre : il lui rase proprement sa longue barbe, et le vieux s'en déclare agréablement rajeuni.

Cependant, les animaux d'élevage profitent d'une inattention passagère de leurs gardiens et se perdent dans la nature, finissant probablement par servir de proie aux succubes. Un petit succube est d'ailleurs fait prisonnier. Par chance, il est rempli de curiosité, et profite bien des leçons qu'il reçoit. Après une période de réticence, il dit son vrai nom, et révèle aussi de nombreux noms de collines et de rivières, ainsi que d'objets usuels. Il devient même buveur de vin, ce qui le rend unique parmi ceux de son peuple. Alors se produit un fait presque insignifiant, mais d'une haute valeur symbolique : la vigne du pays sombre produit deux belles grappes.

Le récit détaillé de cette errance, transcrit sur un rouleau magique, n'a malheureusement pas été conservé.

Des sauterelles lui apparaissent. Heureusement, des bandes d'étourneaux surgissent et mettent fin à ce fléau en dévorant les sauterelles imaginaires.

Il se cache dans une localité obscure de l'inframonde glauque. Puis il visite des planètes en révolution.

Son témoignage (utilement annoté, complété et illustré de gravures d'époque par Cochonfucius) offre une passionnante vision des milieux d'ivrognes du début du vingtième vagabondage. Le style en est sérieux et sobre, avec des portraits pointillistes des personnages côtoyés par l'auteur, dont se dévoilent, au fil des pages, les particularités minuscules qui construisent la trame d'une destinée picolatoire.