chroniques impubliables

Une excursion à Noirciprose






encore un voyage initiatique        

Volubile se promena toute une saison dans la ville de Noirciprose. Il fut, dans les débuts, un peu déconcerté, mais fort heureux d'entrer dans ce monde régi par des codes dont il n'avait pas idée.

Il commença par le parcourir furtivement dans un char tiré par un pluvian géant, mais par la suite, il noua des contacts au cours de soirées bruyantes et arrosées, notamment chez le buveur inconnu dont le souvenir nous enchante. Il observa aussi la croissance des édifices de pierre, ultra-rapide, comme celle des bambous.
       

       Plus son aventure se prolongea, plus il fut amené à jongler avec le chaos. Il chercha alors un éclairage sur ses tribulations. Il crut le trouver dans les écrits de Cochonfucius et dans ses paroles, mais en fut distrait par trois girafes mélomanes et par un festin de tomates farcies. La confusion menaçait de s'installer.

      Volubile apprivoise alors la ville en d'innombrables errances pédestres. Il prend aussi des cours de langue, mais constate que ce n'est pas chose facile, malgré la gentillesse et la patience de la girafe qui se charge de l'instruire. Il mélange les notions, bute sur les synonymes, les homonymes, la sagesse antique et la pensée de Yake Lakang qui se cherche. La vie nocturne apporte des figures invraisemblables, comme cette girafe plus que centenaire, parlant un dialecte que plus personne dans la ville ne peut comprendre.

       Il lit dans Cochonfucius qu'à Noirciprose et ailleurs, rien n'est gratuit, ni fortuit.

       Il lit aussi que tout pluvian géant se livre à des tours pendables au douzième jour du printemps. Qu'ici ne règne que l'immanence ineffable, que souvent « oui » veut dire « non » car l'approbation authentique doit se montrer en actes, que « non » veut dire « veuillez contourner cette opposition apparente ».

       Retournant s'instruire auprès des girafes aimables, il ne parvient pas à répondre à leurs innombrables questions sur sa vie intime. Il se perd dans des jardins, admire des casse-dalle royaux, et demande où sont les toilettes publiques (préoccupation assez courante chez les explorateurs).

       Il veut étudier les penseurs classiques et les couplets du gyrovague, malgré l'obstacle de la langue et les désaccords entre les exégètes occasionnels qui lui viennent en aide. Son exploration des ruelles se poursuit, ce qui donne lieu à un recueil de gravures au centre de l'ouvrage.

       Vers la fin, c'est la torpeur estivale qui semble triompher, et avec elle, le doute sur la pertinence d'un tel reportage. Mais notre voyageur se ressaisit, prenant plaisir à entendre l'odyssée de l'amiral Sciurus, qui fit le tour du monde un siècle avant l'explorateur suivant. À la suite de quoi, les Seigneurs, ayant lu ses notes de voyage, décrétèrent que rien n'était mieux que dans l'Empire, et firent démanteler les nefs grandioses. D'autres girafes parlent à Volubile de la Compassion, des hybridations et du sens des hexagrammes divinatoires.

      De nouvelles excursions urbaines lui font découvrir les vestiges de la ville féodale, marquée par l'immense richesse des pluvians, par toutes sortes de monuments qui font revivre les jours anciens, y compris des pantodromes énigmatiques. D'autres soirées, d'autres cérémonies officielles lui font rencontrer de nouveaux informateurs.

       Cependant, il continue de se sentir comme un bonhomme en bois parmi des ectoplasmes. Comment peut-on être un citoyen de Noirciprose ? De plus en plus sujet à l'inappartenance, Volubile n'a pas tout compris du premier coup. Mais le peu de saveur exotique dont il s'est imprégné l'encourage à refaire bientôt un tel voyage, pour permettre à cette jeune pousse de grandir paisiblement.

      En refermant un tel ouvrage, il n'est pas facile de dire à quel projet il correspond. C'est le journal d'un voyage immobile. C'est une méditation décousue et retravaillée, ou peut-être un traité naïf et subtil. En tout état de cause, le style en est clair et personnel, et de plus, il s'y reflète une volonté, chez l'auteur, de progresser dans la voie particulière qu'il s'est choisie. C'est donc l'un des nombreux points d'entrée offerts au lecteur d'aujourd'hui vers la grande ville de Noirciprose.