chroniques impubliables




Un voyage du gyrovague






illustration de couverture, 'le jardin du cloporte à Patmos'               Le gyrovague avait pris l'habitude de vagabonder par les chemins terrestres.

       C'est ainsi qu'il débarque à Croupiporcin il y a trois siècles, avec l'espoir de traverser à pied les terres de l'empereur Equus VII. Des circonstances imprévues lui feront rebrousser chemin, quelque part dans une péninsule dont les historiens ignorent le nom et l'emplacement. Il regagne Croupiporcin en plusieurs étapes. Certes, sa fantastique errance lui a coûté quatre paires de chaussures, mais il rentre au pays porteur d'une montagne de pages de son Journal de Voyage, et accompagné d'une girafe apprivoisée en route.

      Fort raisonnablement, les éditions courantes abrègent certains chapitres de l'ouvrage, car notre gyrovague a un sens du détail incroyablement minutieux, et note en quoi a consisté chacun de ses repas au cours de ces trois longues années, et autres observations certes instructives, mais fastidieuses à la longue.
       


      Ce lent parcours commence donc au pays de Cochonfucius et comportera une escale à Lantipet où il ne s'attarde guère, car, précise-t-il, c'est une ville stupide entre toutes. Certes, il n'aime pas les grandes villes, mais c'est toujours là que les lettres de son oncle Yake Lakang à des protecteurs précèdent son passage, donc il se résigne à y séjourner de temps en temps.

      Sur les terres du seigneur Equus, il est à la merci du froid, des voleurs, et parfois de villageois fort peu aimables envers les intrus comme lui. Il prend tout cela avec le sourire, avance un peu chaque jour et profite occasionnellement d'un véhicule ou d'une embarcation. A plusieurs reprises, il est charmé et troublé par la présence de quelques girafes à ses côtés, lors d'une étape.

Il parvient en un lieu où se rencontrent fort peu d'étrangers. On en compte deux ou trois cents, de conditions fort diverses. Les plus enthousiastes sont des vignerons éridaniens établis aux confins de l'Empire pour y exercer leur talent.

Experts en dérision, ils ont tôt fait d'appeler « oeuvres complètes de notre Empereur » les livrets de rationnement du silicium, de la marqueterie, des matières fissiles, des polymères et de toutes sortes de denrées de première nécessité. De fait, le spectre du ridicule hante cette partie du monde, avec son cortège de révoltes.

Pour mieux observer la situation, le gyrovague visite plusieurs villages où les colons éridaniens traitent la crise au moyen de leur traditionnelle ironie, décelable notamment dans les blagues de Radio Eridan et une autodérision malicieuse qui en est la marque.

Cela n'empêche pas que certains d'entre eux travaillent de temps en temps pour les services de renseignement gouvernementaux. Heureusement, ces espions amateurs ne sont guère subtils, il est donc facile de s'en protéger.

Dans l'Empire en pleine mutation, les efforts de collectivisation prennent de l'ampleur, avec le mot d'ordre de liquidation des voyageurs individualistes surnommés vagabonds. Or, quel voyageur n'est pas individualiste ? Mais cette position est de plus en plus intenable. Certains quittent la route, et deviennent clochards en ville, ou bandits dans les montagnes.

Les vignerons éridaniens, dans leur village de Saint-Dindon, se font traiter d'exploiteurs du peuple solipsiste. Le gyrovague vole à leur secours et menace le chef du village de complications internationales. Cela sauve provisoirement ces vignerons, qui finissent néanmoins, quelques mois plus tard, par préférer partir aux Indes pour échapper à la collectivisation devenue implacable.

      Quant à notre héros, il triomphe alors d'obstacles qui semblaient infranchissables : terres frappées de sortilèges, fleuves qui avancent à contre-courant, populations malveillantes. Lorsqu'il aborde, un peu affaibli, sur l'île des Marmottes, il est heureux de trouver plusieurs bons compagnons, poètes comme lui, et la girafe dont nous avons parlé.

      Son aventure change alors de caractère. Il reprend la route, en plus lourd équipage qu'à l'aller. Un peu mélancolique, il revoit les lieux de son errance. Enfin, dans une auberge de Croupiporcin, il recopie ses carnets de route, et tire, entre autres, la conclusion suivante : le voyage est une aventure, il faut s'en remettre aux rencontres, et au bon vouloir des girafes. C'est plus facile à un solitaire et à un pauvre, pourvu qu'il s'y connaisse en hommes, et qu'il accepte les leçons qu'il recevra sur son chemin.

      Au total, ce texte réconforte le lecteur. Il est plaisant de s'identifier à ce modeste promeneur, qui suit sa route, sans rien exiger, sans rien refuser, et qui trouve, au soir venu, la force d'écrire ce qu'il a vu, jour après jour. C'est seulement dommage que ce soit tout écrit dans une langue que personne ne comprend plus sur Terre. Mais on lui fait confiance que c'est un bon livre, et moins dangereux que le Livre des Flammes.