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Subject: L’écrivain belge Raoul Vaneigem, insurgé lyrique contre la société marchande, est mort Date: Thu, 30 Jul 2026 13:33:55 +0000 From: Bernard DELPRAT <b-delprat@bdelprat.fr>
L’écrivain belge Raoul Vaneigem, insurgé lyrique contre la société marchande, est mort
L’écrivain belge Raoul Vaneigem, insurgé lyrique contre la société marchande, est mort
Le philosophe, un des leaders du mouvement situationniste avec Guy Debord, prônait une liberté d’expression radicale. Dans son « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations », en 1967, il règle ses comptes avec le capitalisme. Il resta, jusqu’à la fin de sa vie, un soutien attentif à toutes les alternatives autogestionnaires.
Par Nicolas Truong
Le Monde
30/07/2026 à 07h40, modifié à 12h22
Lecture 4 min
L’écrivain Raoul Vaneigem, en Belgique, le 25 janvier 2009. TRISTAN JEANNE VALES/OPALE.PHOTO
Raoul Vaneigem est mort à Barcelone mardi 28 juillet en fin de soirée, à 92 ans, a annoncé au Monde un de ses éditeurs, Nicolas Norrito, cofondateur des éditions Libertalia. Ancien membre de l’Internationale situationniste (IS) et écrivain prolifique, Raoul Vaneigem n’aura cessé d’inviter à une « insurrection de la vie quotidienne » contre « le règne de la survie » instauré par la société marchande. Une révolte consignée dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (Gallimard, 1967), essai au sein duquel l’insurgé assure que « nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui ».
Cet ouvrage a contribué à l’éclosion du mouvement de Mai 1968, notamment dans les universités de Strasbourg et de Nanterre. Tout comme La Société du spectacle (Buchet-Chastel, 1967) de l’écrivain et révolutionnaire français Guy Debord (1931-1994) et De la misère en milieu étudiant, brochure publiée de façon anonyme en 1966 et rédigée par le syndicaliste tunisien Mustapha Khayati – qui invite à « vivre sans temps mort » et « jouir sans entraves ».
Sa prise de conscience de la condition prolétarienne s’est forgée à Lessines, petite ville ouvrière du Hainaut, province de l’ouest de la Belgique où Raoul Vaneigem est né, en 1934, d’un père cheminot picard et d’une mère d’origine tournaisienne. Une commune connue pour ses carrières de porphyre, une roche magmatique dont on fait des pavés. Une région où naquirent deux artistes surréalistes marquants, le peintre René Magritte et le poète Louis Scutenaire – auquel Raoul Vaneigem consacrera un ouvrage aux éditions Seghers, en 1991.
Encouragé par son père qui aurait lui-même souhaité poursuivre ses études, Raoul Vaneigem s’inscrit en philologie romane à l’Université libre de Bruxelles, de 1952 à 1956. A l’âge de 22 ans, il écrit dans une revue Isidore Ducasse et le comte de Lautréamont dans les Poésies, un poète qui l’accompagnera toute sa vie. Agrégé de lettres, il enseigne à l’Ecole normale de Nivelles dans le Brabant. C’est par l’entremise du sociologue marxiste Henri Lefebvre, référence de toute une génération, notamment pour ses travaux publiés dans Critique de la vie quotidienne (L’Arche Editeur, 1947), qu’il rencontre Guy Debord et rejoint l’IS en 1961.
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Ce groupe de révolutionnaires, souvent littéraires, cherche à dépasser l’art par le jeu et la « construction de situations »émancipatrices, telles que la dérive, mais aussi à abolir le capitalisme par des graffitis ravageurs, des détournements d’images de la société de consommation et par le combat pour une révolution qui s’appuierait sur des conseils ouvriers, loin du stalinisme et du maoïsme.
Amitiés, libertinage et voyages
Lors de réunions passionnées et de fêtes particulièrement arrosées, Raoul Vaneigem écrit des textes remarqués, comme Banalités de base (1962), qui invite à « construire nous-mêmes notre vie quotidienne ». Mais c’est le Traité de savoir-vivre, défendu par Raymond Queneau chez Gallimard, qui l’imposera comme auteur. En mai 1968, il participe à l’occupation de l’Institut pédagogique national et compose, « dans une ambiance de joyeuse effervescence », la chanson La vie s’écoule sur une musique de Francis Lemonnier : « La vie s’écoule, la vie s’enfuit/ Les jours défilent au pas de l’ennui/ Parti des rouges, parti des gris/ Nos révolutions sont trahies… »
Le temps des amitiés, du libertinage et des voyages laisse peu à peu place à celui des désaccords, des exclusions et des scissions. L’attrait pour les situationnistes suscité par le déclenchement de Mai 1968, dont ils auraient compris les raisons et anticipé les ferments, accentue ce « côté libertaire autoritaire » auquel il participa lui-même. Pour Vaneigem – dont le surnom est « Ratgeb » (« Donneconseil », en allemand), choisi en souvenir d’un peintre du même nom qui fut écartelé pour sa participation à la révolte des Rustauds en 1525 –, l’aventure s’interrompt. « Comment ce qu’il y avait de passionnant dans la conscience d’un projet commun a-t-il pu se transformer en malaise d’être ensemble ? », se demandera Raoul Vaneigem, qui démissionne en 1970. L’ouvrage Rien n’est fini, tout commence (Allia, 2014) retrace son parcours, de l’enfance à la fin de l’IS, sous forme de dialogue avec l’éditeur Gérard Berréby.
Raoul Vaneigem continue d’écrire une série d’ouvrages qui déclinent, déploient ou révisent les intuitions du Traité de savoir-vivre, comme Le Livre des plaisirs (L’Atelier du possible, 1978) ou Nous qui désirons sans fin (Le Cherche Midi, 1996). En médiéviste, il s’intéresse au mouvement du Libre-Esprit, analyse la « résistance au christianisme » et rédige Les Hérésies (PUF, 1994).
Pour un « pacifisme insurrectionnel »
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C’est avec Avertissement aux écoliers et lycéens (Mille et Une Nuits, 1995), une charge contre l’aliénation d’un système éducatif qui, selon lui, réprime la créativité enfantine, que ses analyses rencontrent à nouveau un large écho. Alors que l’enfant brûle de questions pleines d’émerveillement – « Pourquoi pleut-il ? », « Pourquoi la mer est-elle bleue ? », etc. –, le voici, en entrant à l’école, « contraint » d’étudier « ce qu’il avait souhaité passionnément connaître quelques années auparavant (…) par force et en bâillant d’ennui », écrit-il.
Raoul Vaneigem optera également pour une défense maximaliste de la liberté d’expression. Dans Rien n’est sacré, tout peut se dire (La Découverte, 2003), préfacé par Robert Ménard, alors secrétaire général de Reporters sans frontières, Raoul Vaneigem propose d’« abolir le délit d’opinion ». Mais « tolérer toutes les idées n’est pas les cautionner, et tout dire n’est pas tout accepter », poursuit-il, précisant que « ce ne sont pas les propos qui doivent être condamnés, ce sont les voies de fait ». En 2015, dans un avertissement précédant sa réédition, il regrettera le « confusionnisme » auquel participe désormais son préfacier « après s’être nettement rapproché d’un parti d’extrême droite ».
Soutien attentif à toutes les alternatives autogestionnaires, comme l’expérience zapatiste au Chiapas, au Mexique, le communalisme au Rojava, en Syrie, la zone à défendre de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique) ou même le mouvement des « gilets jaunes », Raoul Vaneigem n’aura cessé de défendre une révolte qui s’inscrit dans le fil de la Révolution française, de la Commune de Paris, de celle « des makhnovistes écrasés par Lénine » ou « des marins de Kronstadt fusillés par Trotski », sans oublier le Barcelone libertaire de la révolution espagnole, en 1936.
Lire aussi l’entretien (2019)
Raoul Vaneigem : « Nous n’avons d’autre alternative que d’oser l’impossible »
Raoul Vaneigem ne donnait guère d’interviews, ou bien y répondait par courriel. Refusant le rôle de maître à penser, il restait fidèle au mot de Scutenaire : « Prolétaires de tous pays, je n’ai pas de conseil à vous donner. » Bien sûr, il reçut des critiques, comme celle de Jean-Marc Mandosio (Dans le chaudron du négatif, Editions de l’encyclopédie des nuisances, 2003), pointant l’usage de la métaphore alchimique dans ses écrits, dont témoigne un de ses derniers textes, Grimoire. Journal d’une alchimie du moi (Grevis, 2026).
En 2019, dans un entretien au Monde, dans lequel il défendait son « pacifisme insurrectionnel », loin du face-à-face stérile entre « gauchisme paramilitaire »et « hordes policières », Raoul Vaneigem déclarait, comme une maxime, un adage qui l’accompagna à travers les âges : « Nous n’avons d’autre alternative que d’oser l’impossible ou de ramper comme des larves sous le talon de fer qui nous écrase. »
Raoul Vaneigem en quelques dates
21 mars 1934 Naissance à Lessines (Belgique)
1961 Rencontre avec Guy Debord. Devient membre de l’Internationale situationniste
1967 « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations »
1994 « Les Hérésies »
2003 « Rien n’est sacré, tout peut se dire. Réflexions sur la liberté d’expression »
2026 « Grimoire. Journal d’une alchimie du moi »
28 juillet 2026 Mort à Barcelone
Nicolas Truong
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