[Lutecium-group] Ren é Girard et la Croyance
Chers amis, Pour continuer l'?change sur la croyance, la violence fondatrice, Ren? Girard et la psychanalyse: Ren? Girard participera ? l'?mission "Culture et D?pendances" sur FR3 ce soir ? 23 h 20. Merci ? Jean-Paul, Thanh-Thang-Ly et Natalia pour leurs remarques. Je poursuis ma relecture de la "Violence et le Sacr?" de Ren? Girard notamment le chapitre Freud et Oedipe. Il y a ? r?fl?chir. R?gis Debray y est revenu dans le "Monde" du 26 novembre. (Voir ci-dessous) Cordialement Michel BORSOTTO Psychanalyste 655 chemin du Prats 06390 COARAZE 04 93 79 36 59 <m.p.borsotto at wanadoo.fr> Malaise dans la civilisation, suite Article paru dans l'?dition du 26.11.05 Si Freud revenait en ce d?but de XXIe si?cle, il d?couvrirait une soci?t? r?duite ? des r?ves consum?ristes, sans utopie ni projet. L'absence de sacr?, aujourd'hui comme hier, est d?vastatrice Les violences en banlieue n'ont aucun lien avec des institutions ou des pr?occupations religieuses ?, dixit le directeur g?n?ral de la police nationale. Sans doute d?sireux de se faire reconna?tre en acteurs politiques de plein droit, moyennant contrepartie, c'est un fait qu'en d?pit d'une mosqu?e malencontreusement agress?e fatwas, imams et hauts dignitaires n'ont jou? dans les flamboyances de novembre qu'un r?le principalement sc?nique. L'offre religieuse d'interposition n'a pas rencontr? une vraie demande. Ce constat inspire ? nos commentateurs un ouf de soulagement. Un peu ? courte vue. De bons esprits nous enjoignent de ne pas ? culturaliser ? une crise dont les cl?s sont d'?vidence le ch?mage et la s?gr?gation. Ce serait justifier un ? choc des civilisations ? et disculper nos classes dirigeantes de leurs responsabilit?s. Une guerre de religion br?le des hommes. Une gu?rilla sociale br?le des voitures. On imagine cependant ce qu'aurait pens? un vieux viennois ? barbichette se promenant dans le 93, au vu de ces ?coles, th??tres, biblioth?ques, cr?ches, centres culturels incendi?s : ? Le probl?me ici n'est pas le trop, mais le pas assez de religion. ? Le feu sacr? est redoutable. L'absence de sacralit?, d?vastatrice. Aujourd'hui, et partout en Europe, c'est le deuxi?me cas de figure qui pose question. Pauvret? (alors bien pire), discrimination des immigr?s, crise du logement, exploitation de classe ont hant? pendant des d?cennies la ceinture rouge de Paris. On y r?clamait le pain et les roses. On y d?filait, on d?brayait, on votait, on faisait le coup de poing - mais en plein jour, sous des ?toffes claquant au vent et au son entra?nant de La Marseillaise, en 1936, ou de L'Internationale, en 1950 - deux hymnes religieux s'il en est. C'?tait l'?poque o? le culte r?publicain, entretenu par l'?cole et le service militaire, puis le progressisme messianique du mouvement ouvrier faisaient lever des g?n?rations de militants. O? le gamin fils d'ouvrier et de femme de m?nage aspirait avant tout ? parler fran?ais mieux qu'un Fran?ais de souche. 2005 a vu dispara?tre de l'ancienne ? zone ? le drapeau rouge, a fortiori le tricolore. C'est moins le vert qui a pris la place que le United Colors of Benetton. D?saffili?s de tout, sauf de la marchandise, apparemment plus pr?occup?s par les signes de la richesse sur soi que par sa redistribution ? tous, les enfants ? streetwear du rap et du zapping ont pour rep?res des marques de blouson et de chaussures. Damn?s de la terre ou laiss?s-pour-compte du capitalisme ? Entre les anciens combats de l'esp?rance et l'actuelle d?sesp?rance du vandale, entre la f?rule du Parti et celle du ghetto, entre l'?ge de L'Internationale et celui des ? territoires ?, nulle continuit?. La cassure symbolique n'est pas moins grave que la sociale. Elle touche au fondamental, qui est la croyance et le sentiment d'appartenance. Dans le lien libidinal unissant les activistes les uns aux autres, a disparu l'identification ? des enseignes politiques ou des martyrs la?ques, ?l?ments moteurs et sublimants d'un id?al de groupe. Tony Montana (le h?ros du dernier Scarface), qu'on dit ?tre l'ic?ne des quartiers, n'est pas porteur d'avenir, comme l'?taient, ? tort ou ? raison, les images de Trotski, de Staline ou du Che. Prendre un voyou pour h?ros et le business pour une solution n'annonce rien de tr?s progressiste. C'est la pr?sence d'un surmoi mental et moral qui diff?rencie une jacquerie urbaine d'un soul?vement r?volutionnaire, ou l'encapuch? sans leader ni slogans des ? quartiers ? de l'insurg? ? passe-montagne du Chiapas. Parler d'Intifada, comme on l'a fait ? l'?tranger, laisse perplexe. O? est la Terre promise ? L'?le d'utopie ? Le projet ? Les valeurs ? Cet ass?chement mythologique raccorde cet ?pisode hexagonal au drame culturel europ?en. ? Cherchons religion civile d?sesp?r?ment. Pri?re s'adresser d'urgence aux gouvernements de Paris, Madrid, Rome, Berlin, La Haye. ? Freud, qui n'?tait pas tendre pour la n?vrose obsessionnelle baptis?e croyance religieuse, en ?tait venu ? la fin de sa vie ? lui reconna?tre au moins un m?rite capital. Non pas, comme le cynique Voltaire, celui d'endormir la mis?re humaine et d'inciter les pauvres ? souffrir en silence en attendant le paradis, mais le m?rite, plus fondamental, de r?unir des individus isol?s en canalisant et le plus souvent en inhibant cette ? disposition instinctive, primitive et autonome de l'?tre humain ? : l'agressivit?. Le sentiment religieux peut certes basculer dans l'instinct de mort, dans la mesure m?me o? ? unir les uns aux autres par les liens de l'amour une grande masse d'hommes ne peut se faire qu'? la condition qu'il en reste d'autres en dehors pour recevoir les coups ?. Mais, en d?pit de cette tragique ambivalence, fondamentalement, le mythe du p?ch? originel et de la r?demption oeuvre au service d'Eros et fait partie du ? combat de l'esp?ce humaine pour la vie ?. Le sentiment de culpabilit?, et donc d'autopunition, donne du grain ? moudre ? la conscience morale. En quoi l' ? opium du peuple ?, qui fut en r?alit? la vitamine du pauvre, contribue au ? programme de civilisation ?, qui ?pargne nos cousins les chimpanz?s. La ? pacification des moeurs ? (pour reprendre l'expression de Norbert Elias) repose en d?finitive sur le renoncement ? nos satisfactions infantiles, sur le sacrifice toujours laborieux de nos ardeurs, notamment sexuelles, sur l'inhibition r?pressive et disciplin?e de nos pulsions par toutes sortes d'institutions civilisatrices - famille, ?cole, m?tier, arm?e, Etat. Bref, sur la tension entre un Surmoi s?v?re et un Moi sans cesse ? soumettre. Ces expressions anachroniques, qu'on jugera fort r?actionnaires, sont emprunt?es ? un ma?tre livre de 1929, ?crit dans un style simple et direct, aujourd'hui pass? sous silence par la plupart des psychanalystes, intitul? Malaise dans la civilisation. Il serait urgent de le r??diter, m?me si on peut comprendre la rel?gation aux oubliettes de cette oeuvre proph?tique. Le vieux Freud y d?fend une th?se des plus incorrectes et intempestives : la recherche effr?n?e par les individus, d?s leur plus jeune ?ge, du plaisir maximal ne peut que d?boucher sur un ensauvagement g?n?ral du vivre ensemble. Encore ce sombre pronostic datait-il d'avant l'omnipr?sente publicit? appelant sur tous les trottoirs et ?crans ? la satisfaction sans tarder du moindre d?sir ; d'avant les mass media, avec les deux co?ts et les trois meurtres par minute d?sormais exig?s de la moindre s?rie t?l?vis?e qui se respecte. Qu'e?t dit notre P?re Fouettard, ce grand ?mancipateur qui connaissait le prix de l'?mancipation ? Que la poursuite du ? programme de civilisation ? est rien moins qu'assur?e. Pour le dire dans ses mots ? lui : la sublimation en culture intellectuelle, artistique et religieuse de nos pulsions libidinales impliquait son lot de souffrances individuelles, celles du refoulement. La d?sublimation en cours porte dans ses flancs la d?sint?gration europ?enne, f?d?rale, nationale et personnelle. Aliment?e par un consum?risme sans rivages et par le d?sencadrement politique et la d?saffection nationale (aggrav?e, chez nous, par la fin criminog?ne du service militaire obligatoire), la d?pression du croire rendra de plus en plus douloureuse la vie en soci?t?. Parce qu'un supermarch? n'a jamais suffi ? faire une communaut?. L'apoth?ose de la marchandise sur fond de crise ?conomique a plac? sous nos pieds, partout, une bombe ? fragmentation. ? Deux choses menacent le monde, disait Val?ry : l'ordre et le d?sordre . ? Ajoutons : deux choses menacent la Cit?, l'exc?s d'autorit? symbolique et l'absence d'autorit? symbolique. C'est cette derni?re, aujourd'hui, qui passe la facture ? la R?publique fran?aise. Car l? o? d?faille l'autorit?, qui est le contraire du pouvoir, ne triomphe que la loi du plus fort, cette tristesse. R?GIS DEBRAY
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