[Lutecium-group] Jacques Lacan dans le Dictionnaire sauvage Pascal Quignard
"Pascal Quignard a-t-il rencontr? Jacques Lacan? A-t-il assist? une ou plusieurs fois au S?minaire? Il r?pond "non" aux deux questions. Je mets ? profit cette r?duction de la mondanit? ordinaire pour situer la trouvaille par Quignard de Lacan. Trouvaille sans r?ciprocit?. Une date: "En 1966 je me souviens d'avoir achet? en m?me temps les /Ecrits /de Jacques Lacan, /Les Mots et les Choses/ de Michel Foucault, /les Probl?mes de linguistique g?n?rale/ d'Emile Benveniste." (/Pascal Quignard le solitaire/). Il a 18 ans. L'ann?e suivante, il s'inscrit aupr?s d'Emmanuel Levinas ? l'Universit? de Nanterre-la-Folie. Il lira les /Ecrits /qui font si souvent passer une d?tresse ? l'?gard de la pens?e, ? l'?gard du langage, du jugement. Le jeune lecteur (en est-il de vieux?) y reconna?t la sienne. Les d?buts de cette lecture crois?e tranchent dans l'?poque triste, contrainte et solennelle o? se morfond une jeunesse qui ne tardera pas ? le manifester. Il lit le cancer du baratin, la n?gativit? de la parole, le statut trivial de la v?rit? ("La v?rit?? J'en ai de pleins seaux chez moi!" disait Lacan. Il m?dite dans plusieurs pages de plusieurs de ses livres "/Le stade du miroir comme fondateur de la notion du Je"/: "Dans le miroir le moi a deux trous: ses yeux qui le regardent [...] Ses yeux trous ont besoin des yeux de l'autre pour pouvoir voir, pour ?tre "gard?" dans ce "regard", et ainsi continuer d'explorer" (/Critique du jugement/). De Lacan encore Pascal Quignard retient: "La vraie fonction de l'organe de l'oeil, plein de voracit?, est le mauvais oeil." Il lit Lacan avec d'autres ?crivants. "Je distingue mal entre Bataille et Lacan [...] j'admire ?norm?ment cette bi-pens?e nourrie aux m?mes fleuves surr?alistes que Benveniste ou Mauss ou L?vi-Strauss, etc (/Pascal Quignard.../). Et Lacan n'est pas seul ? penser ce qui captive Pascal Quignard m?me s'il lui reconna?t l'invention centrale de l'objet petit /a/, "d?riv?e directement de la part maudite de Bataille. Ce sont des notions g?niales dans leurs cons?quences". M?me si Lacan parlait, dit-on, pour faire passer aux psychanalystes l'envie de comprendre, il faut ? Quignard comprendre "et pour comprendre il me faut tout rem?cher, tout retraduire, redig?rer, rem?tamorphoser, r?exprimer". Exercer "une licence sauvage" ? l'endroit de l'?crit. Oui ? l'imaginaire, au symbolique, au r?el lacaniens, mais "? chaque fois il faut que je me contraigne pour me rappeler le sens de ces distinctions. Je les oublie aussit?t". Sur le d?sir humain il dit Lacan plus noir que Freud. S'il y a tristesse relative ? la condition d'impuissance qui est la n?tre, la travers?e d?primante de notre bavardage rebondit au gr? des chutes, d?sar?onnements et pertes. O? il y avait rel?chement, le choc et le fracas portent un regain de tension. L? se rencontrent Lacan et Pascal Quignard dans la pens?e de Spinoza, l'admiration intense et l'amiti? de Spinoza. On le sait: Lacan lut dans sa jeunesse /L'Ethique/, passionn?ment. Ce fut son principal appui pour penser le destin des affects et leur statut. C'est en dialogue avec lui et avec Dante qu'il ose qualifier la d?pression de "l?chet? morale" (/T?l?vision, /2001). C'est avec Spinoza qu'il a enseign? son s?minaire "L'Angoisse". Nul moralisme ici. Pascal Quignard ?crit: "Angoisse ?gale libert?... Ce n'est pas le vice ou la faute ou la transgression qui sont les principaux tentateurs du d?sir humain mais la norme" (/Critique.../), cette "passion triste" not?e par Baruch Spinoza lui-m?me hors-norme. Je n'irai pas jusqu'? forcer au spinozisme ni Lacan ni Pascal Quignard. Pas de syst?me. Pas d'assignation. Toute lecture est ? la fois contrainte et ?mancip?e. Il n'y a pas de lecteur atone pour Quignard qui donne "ne pas pouvoir lire" pour l'un des signes de la d?pression. En voisin spirituel, Spinoza passe bien souvent dans les pages, encore r?cemment, dans l'accomplissement d'/herem/ ? quoi sa soeur bien-aim?e Rebecca contribue apr?s sa mort en br?lant tout ce qui fut sien. Jacques Lacan s'est dit excommuni? lui aussi. "Ce qui d?sar?onne dans l'?motion, comme ? l'instant natal, d?chire brusquement le lien natal et fait quitter sa place dans l'espace du groupe" (/Les D?sar?onn?s/). "D?sar?onn?, Lacan le fut-il? Lacan, ici, on ne peut pas le r?sumer, le condenser pour le rendre accessible ni m?me l'?tudier. Son style le d?robant ? toute tentative de p?dagogie il reste un seul abord: le lire de fa?on tendue et le comprendre sauvagement. Lire les /Ecrits///sans le souci de la psychanalyse: cette enviable gr?ce ne m'a pas ?t? donn?e. Mais quel bonheur de s'aventurer dans la singularit? des citations et de leur grain: tel ?nonc? de Lacan dans les pages de Pascal Quignard parle autrement qu'il ne le fait dans les pages d'un psychanalyste. Post scriptum Pascal Quignard dit depuis quelques temps qu'il a fait pendant huit ans, avec un lacanien, son analyse et qu'elle lui a sauv? la vie. Il choisit de l'?voquer au moment o? la psychanalyse est attaqu?e. Le psychanalyste: souffle-d?ficeleur, ainsi traduit-il ce dr?le de nom. Fran?oise WILDER Dictionnaire sauvage Pascal Quignard Entr?e "Lacan".
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