[Lutecium-group] L'oil écran ou la nouvelle image. Cent vidéos pour repenser le monde.
Cent vid?os : ? Ne veux-tu pas voir[1]? ? L'oil ?cran ou la nouvelle image. Cent vid?os pour repenser le monde. Exposition au Casino Luxembourg. Forum d'art contemporain du 24/03 au 17/04 Commissaire R?gis Michel Genevi?ve Morel L'exposition ? L'oil ?cran ou la nouvelle image ? se pr?sente comme un parcours a priori fait pour vous d?sorienter : vingt-cinq salles o? l'on joue en boucle plusieurs heures de vid?os. Mais lorsque vous y entrez, vous ne savez pas encore qu'il vous sera difficile d'en sortir, comme si un ?ternel retour avait ?t? programm? pour vous enchanter ? votre insu. Certaines salles sont consacr?es ? un(e) seul(e) artiste dont on pr?sente plusieurs ouvres ? la suite, d'autres ? une seule ouvre, d'autres encore les regroupent par affinit? th?matique. Plus de quarante artistes du monde entier y pr?sentent leurs vid?os des dix derni?res ann?es (on trouve, par exception quelques ouvres de la fin des ann?es 80). Le choix du commissaire s'est port? sur des vid?os narratives dont les th?mes sont politiques, sociaux ou sexuels, termes ? entendre en un sens large. Mon impression d'ensemble, apr?s quelques heures plong?e dans le noir face aux images, ?tait d'une sorte d'enchantement visuel, tant la qualit? et la beaut? des ouvres choisies ?tait rehauss?e par leur juxtaposition et la circulation calcul?e entre les salles - un pari pourtant difficile compte tenu de l'abondance des ouvres. Lorsqu'il s'agit d'une exposition de tableaux, on juge la qualit? de l'accrochage, ici l'exposition appara?t plut?t comme une v?ritable mise en sc?ne, un op?ra d'un nouveau genre o? les ouvres se r?pondraient comme des voix puissantes en un dialogue qui vous transporte et vous d?place sans cesse ailleurs. Comme le disait David Lynch de son dernier film ? ceux qui s'inqui?taient de n'y rien comprendre : y aller est avant tout une exp?rience. Sauf qu'ici, il n'y a aucune raison de ne rien y comprendre. M?me si nombre de vid?os (mais pas toutes) pr?sentent un caract?re ?nigmatique, cultivant l'?nigme joycienne ou le trait d'esprit. Ainsi, Uomoduomo (2000), d'Anri Sala nous montre pendant une minute de silence (sic) un vieil homme immobile, recroquevill? dans le Duomo de Milan, au milieu de passants indiff?rents. Endormi ou pire ? Homme d'?glise ? ? Homme de pierre ?, conclut R?gis Michel. On appr?ciera. Souvent courtes, les vid?os sont condens?es, sans explicitations superflues, et usent de la citation ? des ouvres d'art ou ? des films qu'elles d?construisent ainsi. Leur style allusif oblige donc le visiteur ? une activit? continue d'interpr?tation et parfois de rem?moration qui se poursuit apr?s l'exposition. Il en r?sulte une impression d'inqui?tante ?tranget? que renforce le choix des th?mes, fortement en prise sur l'inconscient du spectateur d'aujourd'hui. N'en citons pour exemple que Zoo (2005) de la finlandaise Salla Tikk?, vid?o d'une dizaine de minutes qui nous montre le suicide d'une blonde hitchcockienne, seule dans un zoo d?sert? de tous humains o? elle photographie de rares animaux. Or son appareil photo enregistre bien autre chose : d'?tranges images sous-marines o? une plongeuse en bleu lutte pour reprendre son souffle contre des joueurs d'un ? water rugby ? d'une rare violence. Angoiss?e, la promeneuse sent le danger dans le regard des animaux immobiles qui la fixent silencieusement, fussent-ils s?par?s d'elle par des grillages omnipr?sents. On pense au cauchemar r?p?titif dont se r?veille en hurlant ? l'homme aux loups ? de Freud o? les loups immobiles sur l'arbre de No?l le regardent fixement. Mais ici, le r?veil c'est la mort. Le mauvais r?ve ou plut?t l'image fatale qui hante la jeune femme va l'envahir et l'aspirer au point qu'elle entre dans un ?tang pour finir comme la nageuse noy?e de sa vision primordiale. Seule l'image fatale lui survit, ? jamais fix?e dans l'appareil immortel. Quoi de plus ? extime ?, pour reprendre un n?ologisme de Lacan[2], que de retrouver au dehors, fix? dans l'objectif de son appareil reflex, l'image int?rieure encore floue que l'on s'efforce de fuir, mais en vain ? Et finalement, ne faudrait-il pas d?duire de cette ouvre embl?matique qu'une part des artistes contemporains, comme le m?taphorise si bien le Canon de la promeneuse en noir de Tikk?, cherche ? mat?rialiser cette extimit? de l'inconscient dans ce medium tr?s particulier qu'est la vid?o? C'est au dehors que nous rencontrons cette ? ext?riorit? intime ? de notre jouissance, la Chose, dans l'objet d'art qui la sublime. D'o? le trouble engendr? par les vid?os d'Athila, Wearing, TaylorWood, Blocher, Zmijewski et bien d'autres, qui, chacune ? sa fa?on, nous montre ironiquement une vision de la famille, de la sexualit?, de l'infirmit? ou de la fragilit? de l'identit? sous des jours que l'on pr?f?re en g?n?ral occulter. Une vid?o du Ta?wanais Chen Chieh-jen (2002), dont toute l'ouvre film?e est expos?e au Casino pour la premi?re fois, interroge la photo du Lingchi, le supplice chinois, qu'Adrien Borel donna ? Bataille lors de ses s?ances d'analyse et qui devait jouer un r?le important pour son ?criture ult?rieure. Sa d?construction passe par sa reproduction live sous forme d'? archive-fiction ?, selon le mot de R?gis Michel qui lui consacre un riche commentaire. L'impact est v?rifi? par les r?actions de spectateurs qui se demandent avec effroi si ? c'est vrai ?. Oui, ?a l'a ?t?, et maintenant c'est l? pour toujours. L'effet Unheimlich vient de la lenteur du supplice dont on ne voit presque rien, mais qui est refl?t? dans l'oil d'une cam?ra occidentale qui filme la sc?ne au d?but du XX?me si?cle pour la diffuser en occident o? elle aura le destin que l'on conna?t (Freud, Bataille, Malraux, Foucault), nous incitant ? nous placer d'un c?t? ou de l'autre de cette cam?ra. La neutralit? est impossible. Dans d'autres ouvres, l'artiste revient sur des luttes sociales (fermeture d'usines, gr?ve des dockers), en filmant, dans le cas de Factory (2003), les ouvri?res d'une usine en ruine qui reviennent coudre et refaire les m?mes gestes d'avant dans un atelier quasi-d?truit. La fiction se m?le ? l'archive dans une lenteur muette et fascinante qui est celle du pass? ? jamais perdu ou du r?ve lorsque, envo?t?s, on n'arrive pas ? s'y d?placer, monde enfoui o? seuls des fant?mes encore vivants r?p?tent, pour l'?ternit?, le m?me geste de travail ? la cha?ne. Dans Night cries. A rural Tragedy (1989), Tracey Moffatt, une artiste australienne, montre une femme aborig?ne qui accompagne une tr?s vieille dame blanche jusqu'? la mort. Visiblement, c'est sa m?re adoptive, comme le montre un flash back o? la m?re jeune et belle fait face ? une mer mena?ante avec ses trois petits enfants de couleur qu'elle surveille fort mal. La femme se souvient de sa terreur de petite fille lorsque ses fr?res l'?tranglent ? moiti? avec des algues tandis que la m?re insouciante leur tourne le dos. Ces mauvais souvenirs la hantent tandis qu'elle prodigue des soins corporels difficiles ? supporter non sans une grande ambivalence : l'amour se m?le ? la haine dans le d?sespoir d'un deuil prochain, qui sera peut-?tre, pour cela, m?lancolique. Les images sont ? la fois superbes et poignantes, lorsque la fille se couche en sanglotant aux c?t?s de la morte. L'intention critique est manifeste : des chants noirs sirupeux et une mise en sc?ne un peu kitsch nous indiquent que l'auteur n'approuve pas la politique australienne d'int?gration des aborig?nes. On pourrait parler de chacune de ces ouvres (il y en a presque cent !) et, d'ailleurs, R?gis Michel les commente une ? une, minutieusement et avec brio, dans un catalogue[3] d?ment r?f?renc? et illustr?. -------------------------------------------------------------------------------- [1] Citation d'Inland Empire de David Lynch (2006) [2] Lacan J., L'?thique, s?minaire livre VII(1959-1960), Paris, Seuil, p. 167. [3] Michel R., L'oil-?cran ou la nouvelle image. 100 vid?os pour repenser le monde, Casino Luxembourg, forum d'art contemporain, 428 pages illustr?es. Version anglaise pr?vue en octobre 2007. Adresse : Casino Luxembourg - Forum d'art contemporain 41, rue Notre-Dame - B.P. 345 - L-2013 Luxembourg T??l. 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