[Lutecium-group] Rosine and Robert Lefort et Rosine & Robert Lefort
Intime expos?, intime extorqu? Rosine and Robert Lefort The Treatment of the Wolf Child Ce n'est pas moi qui est trouv? ce titre, "les fronti?res de l'intime", c'est Murielle Gagnebin. Comme cela se passe parfois avec les ?mes amies, elle a vu plus vite et mieux que moi ce qui pouvait m'importer - et qui, je crois, importe. L'intime, bien s?r, n'est pas tomb? du ciel, puisqu'un livre que j'ai consacr? aux fen?tres tendait justement ? d?finir les conditions de possibilit? de ce noyau subjectif qu'on nomme l'intime. J'ai suppos? en effet que ce n'?tait pas un donn?, mais que l'intime avait une structure singuli?re, et une histoire, qu'il n'y avait donc pas d'intime de toujours - ni forc?ment ? jamais. Je l'ai pour finir circonscrit comme un lieu, d'essence ? la fois architecturale et scopique: l'espace o? le sujet peut se tenir et s'?prouver hors du regard de l'Autre. Un espace en exclusion interne, une ?le, ce qu'on nomme ? l'occasion le chez-soi, o? le sujet ?chappe ? la supposition m?me d'?tre regard?. C'est la possibilit? du cach?. Il peut se faire qu'il n'y ait pour un sujet aucun lieu o? il puisse ainsi ?chapper ? cette supposition. Cela donne une id?e de l'enfer. S'il est d'essence architecturale, ce lieu ne s'incarne pas n?cessairement dans une architecture. Et on peut se sentir chez-soi de fa?ons diverses, dans une foule, pourquoi pas?, ? l'h?tel, en pleine nature. Qu'il aille de soi qu'on puisse se sentir chez-soi chez l'Autre r?clame de sophistiquer un peu la notion d'intime. Avec une naissance historique de l'intime, mon hypoth?se concerne le fait que celui-ci aura pris corps dans un domaine a priori inattendu, ni dans celui du droit, o? s'?labore pour partie l'id?e du "priv?", ou de la philosophie, mais dans l'art. Dans d'architecture, je l'ai ?voqu?e; pourtant ce ne n'est pas l? que l'intime a ?t? con?u et pens?. C'est dans la peinture. Cela a eu lieu ? la Renaissance. D'un trait: l'intime s'est instaur? avec l'instauration du tableau moderne, d?fini par Alberti comme "fen?tre ouverte". Donnant ? cela la plus grand extension, j'envisage que le tableau moderne aura, d'un m?me geste, instaur? l'id?e cart?sienne que l'homme a d?sormais droit de regard sur le monde, avec Dieu, et d?fini l'intime comme ce lieu dans le monde o? l'homme peut se tenir s?par? du monde, d'o?, par la fen?tre, en secret, il peut le contempler, et o?, hors de tout regard, il peut se regarder lui-m?me. S'il est ce que je dis, ? la fois source de la puissance de l'homme qui s'approprie le monde par le regard, et berceau de ce territoire int?rieur o? se d?ploie l'int?riorit?, on m'accordera que j'ai quelque raison de tenir l'instauration du tableau albertien pour un bouleversement fondateur d'un temps nouveau. Ce temps est encore le notre. Mais pour combien de temps? Pour nous en tenir ? l'intime, il faut ici faire appara?tre ce qui est son enjeu tragique et crucial. C'est l? o? g?t son enjeu actuel. Parce que la possibilit? du cach? ne doit pas simplement ?tre pens? comme un gain ou une conqu?te, en termes de plus ou de moins: c'est une condition absolue du sujet. Je dirais qu'il n'y a de sujet que s'il peut ne pas ?tre vu. Entendons ici le sujet moderne, qui pense, et donc qui est - autant dire que le sujet regard? ne pense pas. Donc, au temps moderne, l'intime, le territoire secret, de l'ombre ou de l'opaque, est le lieu m?me du sujet. Parler d'intime en termes de territoire soul?ve forc?ment une question sur les fronti?res. Cette question se pose aujourd'hui. Mais s'il importe d'y r?fl?chir, ce n'est pas pour raffiner sur une topologie de l'intime (dans le fil de Lacan qui a invent? un antonyme ? l'intime qui n'en a pas: l'extime), c'est dans l'urgence d'une menace. Pesant sur l'intime, elle p?se aujourd'hui sur chaque sujet. Il y a une politique de l'intime. L'intime peut ?tre menac?. Il doit ?tre d?fendu. Invoquer un droit au cach? conduit ? donner de l'intime une d?finition au-del? de celle architecturale et scopique, au-del? aussi de la psychologie ou de l'anthropologie: l'intime prend dimension politique, et fond?e sur la force. Parce que la d?finition que j'en donne, un lieu libre de tout regard, implique une relation de pouvoir, au pouvoir, ou plus exactement une s?paration d'avec lui. Il s'agit en effet de tenir un territoire hors de la puissance toujours totalitaire de l'Autre. Cela constitue la condition r?elle de l'intime, qu'on peut rapporter au droit au secret. L'intime se d?coupe sur le fond d'un Autre benthamien, au regard importun, intrus ou envahissant - qui veut tout voir et tout savoir tout le temps. Il s'agit alors de dire ce qui peut faire limite ? ce d?sir sans limite. On peut invoquer la loi. Mais la loi pr?serve le priv? ; ou, plut?t, le priv? c'est cette part qui peut ?tre prot?g? par la loi. L'intime exc?de, il ne saurait proc?der de la loi, il ne proc?de que de la possibilit? r?elle pour un sujet de se cacher et de garder le silence. Son garant est mat?riel, c'est-?-dire que le droit au secret ne se soutient que du sujet lui-m?me, de sa seule force, et non de l'Autre, de la loi. C'est un acte du sujet qui garde le sujet libre. Cette dimension politique est consubstantielle ? la notion d'intime, qui ne fait donc pas que nommer ce qui nous est le plus int?rieur (le latin *intimus* est le superlatif d'*interior*), mais qui comprend l'id?e du secret dans sa d?finition m?me. On distingue du coup qu'intime, secret et libert? sont nou?s. L? encore, il faut entendre qu'on parle de libert? r?elle, de libert? mat?rielle. Parce que, comme le soutient Jean-Claude Milner, la v?ritable question de la libert?, c'est de dire comment obtenir que le plus faible puisse ?tre effectivement libre en face du plus fort. Si les garanties juridiques et institutionnelles sont pr?cieuses, elles restent assez illusoires. C'est-?-dire que, comme l'intime, la doctrine des libert?s, ne se fonde pas sur le droit, mais sur la force. En v?rit?, dit Milner, nous sommes tous convaincus d'une chose: mis ? part les contes de f?es o? le faible devient fort (c'est-?-dire le r?ve r?volutionnaire), il n'y a pour les libert?s r?elles qu'un seul garant: c'est le droit au secret, unique limite mat?rielle au pouvoir de l'Autre - qu'on nomme l? l'?tat, les institutions ou la soci?t?. De l?, je ferai six remarques pour cerner l'?tat actuel de l'intime. *1* La premi?re concerne ce que j'appellerais l'int?r?t de la psychanalyse. On peut souligner qu'? l'?poque romantique, la notion d'intime a pris une couleur qui va manifestement baigner l'invention de Freud. Venant d?limiter ce qui est strictement personnel et tenu cach?, elle isole ce qui touche ? la sexualit? comme ce qui est le plus personnel et cach?. La sexualit? d?sign?e comme noyau opaque de l'intime. Cette couleur peint toujours plus ou moins l'intime. Mais cet int?r?t est plus radical encore, parce que l'intime ne fait pas que d?limiter le lieu du plus subjectif du sujet: il est, je l'ai dit, sa condition m?me. Il ne saurait y avoir de sujet sans secret, autant dire de sujet enti?rement transparent. Tout r?ve de transparence emporte avec la dissolution de toute opacit? celle du sujet lui-m?me. La d?mocratie est bien s?r anim?e d'un id?al de transparence, mais elle concerne en principe le pouvoir, non les sujets. Non seulement elle oppose l'opacit? du sujet et la transparence de l'Autre, de l'?tat, mais elle est suppos?e d?fendre cette opacit? contre toute intrusion, ce qui est aussi bien d?fendre leur libert?. C'est l? o? est le probl?me aujourd'hui. C'est que dans les faits, notre d?mocratie para?t anim?e d'une volont? parfaitement oppos?e: d'un c?t?, l'Autre tend ? s'opacifier toujours plus et, de l'autre, les sujets sont rendus toujours plus transparents. De fait, nous en savons de moins en moins sur la machine du pouvoir, et en revanche, pr?levant toutes sortes d'informations, le pouvoir en sait de plus en plus sur chacun de nous. La psychanalyse a ? se situer en fonction de ?a. Ce qui engendre une apparente ?tranget?, que la psychanalyse, qui vise ? l'?lucidation, se range du c?t? de l'obscur, le c?t? obscur de la faiblesse qui est celle des sujets face au pouvoir. La psychanalyse qui tend ? faire parler se tient du c?t? du secret. Ceci se d?duit ais?ment de ce qui pr?c?de, ? savoir que tout ce qui menace le droit au secret ne menace pas seulement l'intimit? et la libert?, cela menace le sujet dans son existence m?me. Sans droit au secret, sans cach?, pas de sujet qui pense, donc pas de sujet qui est. On comprend ainsi qu'il s'agit non seulement d'un int?r?t de la psychanalyse, mais que la d?fense de l'intime et du secret est proprement une cause de la psychanalyse. C'est ici que se dessine la dimension politique de la psychanalyse. Elle recouvre non pas une nouvelle forme d' "application", son intervention dans le champ politique arm?e de ses concepts, mais la mise en ?vidence d'une dimension politique interne, propre ? la psychanalyse, simplement parce que la possibilit? de l'intime, c'est, au terme, la possibilit? m?me de la psychanalyse. Qu'il s'agisse de la vid?osurveillance, du dossier m?dical ou des proc?dures visant ? l'?valuation de la dangerosit? future des enfants, toute mesure mettant l'intime et le droit au secret en p?ril constitue une menace contre la psychanalyse - qui est d'ailleurs elle-m?me directement vis?e. D'o? une n?cessaire vigilance politique, et m?me, aujourd'hui, un ?tat d'alerte. *2* Ma deuxi?me remarque porte sur la nature des menaces aux fronti?res de l'intime. Le droit au cach? est une barri?re, il constitue la fronti?re de l'intime. S'il y a motif de parler des fronti?res, au pluriel, ce n'est pas du fait que cette fronti?re serait diverse ou variable, qu'il y aurait du plus ou du moins, des degr?s de secret ou d'intime: le droit au secret et l'intime sont des absolus - il y a, ou il n'y a pas. En revanche, comme toute fronti?re, elle d?limite deux espaces, l'intime, le lieu du sujet, et le champ de l'Autre. La fronti?re peut donc ?tre vue de deux c?t?s. Cela ouvre sur trois ?tats possibles de la fronti?re. Soit elle demeure herm?tique et pr?serve l'intime de toute intrusion. C'est ce qui d?finit un certain ?tat de d?mocratie r?elle. Soit il y a franchissement. Mais ce franchissement peut se concevoir dans les deux sens. Soit il y a envahissement de l'intime, soit il y a renoncement ? l'intime. Le premier est le fait de l'Autre, du pouvoir, le second est le fait du sujet. Consid?rons en premier lieu l'acte du pouvoir. Soit le fait que l'Autre vient mettre son nez, son ?il dans l'intimit?. C'est une tendance lourde. Cela se marque massivement par le fait que nous sommes au temps de la vid?osurveillance. Polici?re, urbaine ou militaire, elle est ? pr?sent plus que g?n?ralis?e: elle est plan?taire, puisque des yeux gravitent d?sormais jour et nuit autour de la Terre - comme cela se voit ais?ment en cliquant sur *Google Earth*. Nous sommes entr?s dans des temps parano?aques. Mais la grave question que pose la pr?sence de cam?ras ? tous les coins de rues, c'est qu'il ne s'agit pas simplement d'un progr?s technique qui permet au pouvoir de s'?tendre et d'envahir l'espace publique, c'est qu'avec ce progr?s technique un retournement s'est insensiblement op?r?. Quand nagu?re on d?veloppait des techniques de surveillance, c'?tait pour d?busquer le secret des criminels ; or les techniques actuelles sont misent aujourd'hui au service de fins absolument contraires: elles sont l? pour surveiller les innocents et contr?ler leurs secrets. La soci?t? de contr?le dont parlait Deleuze, c'est une soci?t? o? on contr?le les innocents. C'est ce qui engendre ce sentiment diffus de criminalisation de la soci?t? o? nous sommes tous regard?s comme des coupables en puissance ou qui s'ignorent. Dans le sens de cette criminalisation rampante g?n?ralis?e de la soci?t?, on peut mettre en lumi?re certaines proc?dures actuelles au service d'une politique dite pr?ventive de la criminalit?. La pr?vention est devenue un ma?tre mot de l'?poque. C'est au point qu'au diptyque de Foucault qui ?non?ait "Surveiller et punir", s'est substitu? celui de "Surveiller et pr?venir". Du coup, la nouveaut? tient au fait que les proc?dures actuelles de pr?vention de la d?linquance vont tendre, par souci d'efficacit? maximale, ? remonter le plus possible en amont. C'est-?-dire qu'elles ne vont pas simplement vouloir influer sur les facteurs dits environnementaux d'?mergence de la criminalit?, mais vont viser l'?tre des sujets. C'est-?-dire qu'au-del? des mesures sociales, scolaires ou ?ducatives, juridiques, ou polici?res, les proc?dures pr?ventives rel?vent d?sormais de la m?decine et sont con?ues par des sp?cialistes de la sant? mentale. C'est-?-dire qu'elles se pr?sentent avec le visage de la science et sous la garantie d'institutions scientifiques nationales. Ce qui est suppos? les rendre insoup?onnables, puisque la science, c'est connu, ne peut chercher que notre bien. Je peux parler en particulier du rapport de l'Inserm sur la pr?vention de la d?linquance, "Troubles des conduites chez l'enfant et l'adolescent", une "expertise collective" qui a ?t? rendue officielle en 2005. La d?linquance, notion sociologico-juridico-polici?re, y est abord?e en tant que "trouble de conduite", notion psychiatrique tir?e de la classification am?ricaine du DSM-IV (*Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders*). Ses indices ? pr?dictifs ? sont rang?s en quatre cat?gories: conduites agressives envers des personnes ou des animaux, destruction de biens mat?riels sans agression physique, fraudes ou vols, violations graves de r?gles ?tablies. Je vais au plus vif de l'affaire. C'est que le rapport nous alerte en effet sur la stup?fiante pr?cocit? des signes de ce trouble: "L'agressivit?, l'indocilit? et le faible contr?le ?motionnel pendant l'enfance ont ?t? d?crits comme pr?dictifs d'un trouble des conduites ? l'adolescence". On pr?cise que ces conduites doivent ?tre diff?renci?s de ce qu'on nomme les "conduites normales". Je m'arr?te une seconde l?-dessus parce que cela implique un certain mode de penser l'individu, ? savoir que la conduite d'un sujet est branch?e directement sur la normalit? du groupe. On voit ainsi le champ de la psychologie occup? par une pens?e qui raisonne non en termes de personnes mais de "population". C'est ce dont le Foucault avait point? la menace, faisant surgir la statistique comme le nouveau L?viathan (le DSM, r?f?rence psychiatrique mondiale, est lui-m?me un trait? statistique des "d?sordres" - *disorders*). Ces m?decins psychiatres et psychologues experts ne raisonnent pas sur des personnes individu?es et singuli?res, en termes de cas, mais en termes de types, sur des ?tres statistiques o? le sujet comme absolue singularit? est r?sorb?, aboli - en termes lacaniens je dirais: forclos. On sait maintenant que ces experts tranchent sur l'anormalit? en retenant le crit?re de l'?ge. Il est dit que les manifestations telles que les agressions physiques, les mensonges ou les vols d'objets, qui sont relativement fr?quentes chez le petit enfant, ne deviennent ? anormales ? que si elles sont tr?s fr?quentes et perdurent au-del? de l'?ge de 4 ans. En cons?quence de quoi, le groupe d'experts pr?conise un d?pistage m?dical syst?matique de chaque enfant d?s 36 mois, au nom du fait qu'"? cet ?ge, on peut faire un premier rep?rage d'un temp?rament difficile, d'une hyperactivit? et des premiers sympt?mes du trouble des conduites". Ce qui am?ne ? recommander que tous les professionnels de sant? apprennent ? reconna?tre les crit?res d?finissant le trouble de conduites, ceci concernant en premier lieu les intervenants dans les services de protection maternelle et infantile (PMI), les centres m?dico-psycho- p?dagogiques (CMPP), et le personnel m?dical de l'?ducation nationale. On n'ose m?me pas ajouter que ces experts de l'Inserm ont identifi? des facteurs de risque au cours de la p?riode pr?natale puis p?rinatale, comme, par exemple, une m?re tr?s jeune, la consommation de substances psychoactives pendant la grossesse, le faible poids de naissance ou les complications autour de l'accouchement... En cons?quence de quoi, les experts recommandent un rep?rage des familles pr?sentant ces facteurs de risque au cours de la surveillance m?dicale de la grossesse. *To make a long story short*, ce rapport illustre et justifie on ne peut mieux l'intuition de Foucault du biopouvoir, soit que la vie et les corps sont devenus des objets de pouvoir. Le rapport est consultable sur le site de l'Inserm. Le syst?me d'?valuation et de fichage des enfants recommand? par les experts de l'Inserm en est un t?moignage, nous sommes entr?s dans un temps d'illimitation du regard du ma?tre, d'un regard intrusif, appuy? sur la science et la technique. Le sujet qui ?tait jadis regard? par Dieu dans son ?me est aujourd'hui scrut? dans son corps par des experts, jusque dans les replis les plus secret de son esprit - voire dans le ventre m?me de sa m?re, voire encore avant. L'intime, qui se d?finissait d'?tre une fen?tre ouverte au sujet et close ? l'Autre, est incessamment sond? et extorqu?. D?sormais, un immense dispositif assi?ge les fronti?res de l'intime. *3* Il faut ? pr?sent d?placer le point de vue, le renverser. C'est qu'il y a donc une autre fa?on de passer la fronti?re de l'intime: dans l'autre sens. Cela concerne ceux qui, hors de toute contrainte, ouvrent leur intimit?, qui l'avouent ou l'exposent. En fait, c'est l? le sens le plus imm?diat des "images honteuses", qui ne sont pas des images vol?es mais d?lib?r?ment exhib?es. Il faut entendre qu'il ne s'agit pas pour le sujet d'une renonciation au droit au secret, mais, au contraire, d'un acte libre, d'un certain exercice de ce droit. Le droit de garder le silence, qu'on entend rituellement invoqu? dans les films policiers am?ricains ? chaque arrestation, n'oblige pas ? se taire - on tomberait alors directement dans le totalitarisme selon Lacan: tout ce qui n'est pas interdit est obligatoire. On peut noter au passage que ce droit au silence incarne l'esprit de l'Am?rique, d'une nation fond?e par des pers?cut?s, qui, comme le note Jacques-Alain Miller, s'est donn? une constitution in?dite, posant comme principe non pas l'interdit, mais la permissivit?. Cela n'emp?che pas l'existence de la censure, mais il faut poser qu'elle ne proc?de pas de la Constitution. Quoiqu'il en soit, l'art et la litt?rature sont des lieux d'exercice de cette libert? d'afficher l'intime. Cela peut prendre toutes sortes de formes, pornographie, exhibition, confidence, confession, compte-rendu, aveu, qu'il s'agisse de *La vie sexuelle de Catherine M.*, des films de Larry Clark, des photographies d'Araki ou de Nan Goldin. Bien s?r, on pourrait d?fendre qu'on ne les a pas attendus pour que l'intime s'expose, mais on peut juste souligner qu'au XVIIIe si?cle, par exemple, quand Rousseau publie ses *Confessions*, il ne s'agit pas au sens strict d'une oeuvre intime, parce que ce qu'on appelle alors un journal intime, c'est un journal qui demeure secret, non publi?. Ce qui caract?rise notre temps, c'est que, en plus de se dire dans le secret du cabinet de l'analyste, l'intime aujourd'hui se publie, s'?tale sur les ?crans et s'expose sur les murs des mus?es. J'ajoute: sans honte. Nous sommes entr?s dans le temps du d?voilement, qui est aussi un temps *shame free*. Cela ne signe pas une absence totale de pudeur qui pousserait ? une provocation sans limite, mais le simple fait d'un abaissement ou d'une certaine dissolution du sentiment de honte. Admettons qu'on aurait quelque raison de se r?jouir d'un tel d?lestage. C'est ? certains ?gards ce qui singularise l'exposition de ce qui rel?verait de la cat?gorie des "images honteuses", ? savoir qu' aujourd'hui elles s'exposent sans honte. Les images honteuses ont du mal ? faire honte. Les temps sont durs pour les pornographes. C'est-?-dire que le franchissement dont je parle dans l'art ne peut plus se penser aujourd'hui dans les termes de la subversion, du scandale, de la provocation, de la profanation ou de l'outrage. La chute des interdits n'appelle pas au sacril?ge ou au blasph?me, sinon ? la petite semaine. Le scandale est aujourd'hui ? si bon compte qu'il est ? la port?e de la moindre publicit?. C'est ce qui fait que les oeuvres d'art qui se veulent aujourd'hui provocantes doivent jouer la surench?re, d'une inflation toujours fatigante, et semblent pour finir assez d?risoires, touchant parfois au grotesque ou au pitoyable. Heureusement qu'il reste ici ou l? quelques censeurs ?nerv?s pour donner un parfum de soufre ? certaines oeuvres qui, sans ces appels ? l'interdit, ne foueteraient pas un chat, comme on dit. Il faut bien le dire: aujourd'hui, on a tout vu. Alors comment faire encore scandale? L'ardeur inquisitrice d'une certaine *moral minority*n'est le signe que de la d?confiture des interdits, et ce d?sir de restauration des valeurs est le meilleur indice que les temps ont chang?s, que les images honteuses ne font plus gu?re honte, que leur pouvoir de d?stabilisation s'est singuli?rement ?mouss?. Cela doit nous retenir. On aurait envie, l? aussi, pour en rabattre un peu sur l'id?e d'une nouveaut? des images honteuses sans honte, d'opposer des pr?c?dents historiques. Par exemple, apr?s avoir lu Daniel Arasse, il y aurait quelque cr?dit ? tenir *La Venus d'Urbin* de Titien pour le paradigme des "images honteuses". Cette femme nue couch?e qui se caresse en nous souriant est une image honteuse ? certains ?gards sans honte. Sauf que, et c'est l? le point, cette image intime n'?tait alors destin?e qu'? l'intimit? d'un seul regard, celui de Guidobaldo della Rovere qui avait command? cette *pin up* ? Titien pour son usage exclusif - ce qui pose d'ailleurs un r?el probl?me non pas quant ? l'exposition d'une telle peinture aujourd'hui, mais ? son effet de sens dans un lieu public d'art. L'intime allait alors ? l'intime. Aujourd'hui il va au mus?e, ce grand lieu de la d?mocratie du regard, qui repose sur le principe que toute oeuvre visible doit pouvoir ?tre vue de tous - ce qui d?termine une l?g?re antipathie structurelle du mus?e pour des types comme Guidobaldo della Rovere et les collectionneurs priv?s. Voil? donc dress? le tableau de ce bel aujourd'hui. On y est amen? ? un double constat. D'un c?t?, dans notre ?poque qui s'avance sous l'?tendard des droits de l'homme, le droit mat?riel au secret est mat?riellement menac? de toutes parts. Or on aurait quelque raison de d?fendre que le premier droit de l'homme est le droit au secret. Le second constat est celui d'une ostension g?n?ralis?e de l'intime. Le th?me m?me des "images honteuses" semble situ? sur ce versant, ce qui oriente alors le d?bat essentiellement vers les modalit?s diverses de r?ception de ces images, sur les paniques morales, par exemple, dont parle Ruwen Ogien. Pour ma part, je sugg?re de consid?rer la question en la confrontant ? l'autre versant, celui de la menace g?n?rale sur l'intime. Je crois que cela peut ?tre profitable pour la r?flexion sur le statut des "images honteuses". A savoir qu'il y a deux c?t?s, l'intime expos?, et l'intime extorqu?. La question que j'agite, et qui m'agite porte sur le rapport ?ventuel de l'un ? l'autre. *4* Mon hypoth?se est que l'actualit? de l'ostension des images de l'intime ne rel?ve pas seulement de l'exercice moderne d'une libert?, mais constitue, paradoxalement, une r?ponse ? la menace sur l'intime. Bien s?r, ? la menace hypermoderne d'un regard illimit? sur l'intime, on pourrait tenir que le voile est une r?ponse. Or on assiste dans l'art ? un mouvement aussi de d?voilement, ce qui pourra?t ?tre apr?s tout parfaitement en phase avec le d?sir d'omnivoyance du ma?tre moderne. Or les images de l'art y font en v?rit? arr?t. Il faut donc dire en quoi, et pourquoi. Tout cela signifie que pour comprendre ce que sont aujourd'hui les "images honteuses", ce n'est pas l'interdit qu'il faut mettre en regard, mais, en effet, au contraire cette machine-?-tout-voir, cette machine ? extorquer l'intime qu'est aujourd'hui le pouvoir aux mains du ma?tre hypermoderne. L'actualit? des "images honteuses" serait en ce sens l'actualit? des menaces sur l'intime. Si une fonction de l'art est de montrer ce qu'on ne peut voir, on ne peut pourtant pas se limiter ? penser que ce qu'on ne peut voir, c'est ce qui est interdit, que le "mauvais genre", pour reprendre le titre du livre de Dominique Baqu?, serait une r?ponse au "bon chic bon genre" d'une *moral majority* qui imposerait de cacher ce qu'on ne saurait voir. Non pas parce l'intime serait sous le coup moins de l'interdit que de l'aveu, comme le pensait Foucault, mais parce qu'il est purement et simplement menac? de dissolution. Posons-nous simplement la question: quel peut ?tre le sens et la valeur d'exposer des images pornographiques dans un monde o? nous sommes vus partout, tout le temps et sous toutes les coutures, auscult?s jusqu'au fond du corps et au tr?fonds de l'?me? Je l'ai dit, une figure nouvelle hante ce temps, un fant?me ou un fantasme: celui d'un sujet transparent. Il est le corr?lat de ce que je nommais l'illimitation du regard du ma?tre. L'invention de la radiographie, ? la fin du XIXe si?cle, avait engendr? un r?ve scientifique de transparence du corps - allant jusqu'? inspirer la croyance que, gr?ce ? R?ntgen les pens?es, m?me les plus secr?tes, n'auraient plus de secret pour l'?il exerc? du m?decin. Il est clair qu'aujourd'hui les d?ploiements de la technique semblent vouloir ?tendre la puissance de la machine ? voir jusqu'? l'instauration d'un homme sans ombre, d'un sujet totalement transparent, de corps et d'?me. Entre l'explosion de l'imagerie m?dicale, l'innovation perp?tuelle en mati?re de techniques de surveillance polici?res ou d'espionnages, le triomphe de la m?decine l?gale et de l'anatomopathologie, ou l'?trange d?placement de l'expertise psychiatrique vers ce qu'on nomme d?sormais "l'autopsie psychologique", il appara?t que les pouvoirs aujourd'hui se centrent sur le regard, et que l'exercice du pouvoir consiste d'abord ? d?multiplier sa puissances de surveillance des sujets et d'investigation des corps. On est tent? de penser que ce qui ?tait jadis un attribut divin, l'omnivoyance de Dieu, son pouvoir de tout voir sans ?tre vu, est devenu aujourd'hui un attribut du pouvoir s?culaire arm? par la science et la technique. C'est pourquoi il importe de regarder ce qui nous regarde, et de d?voiler ? tous les regards ce qui fait de nous, sans qu'on le voie, des sujets sous contr?le. Il n'y a gu?re ? forcer les choses pour superposer ce fantasme de la science ? un id?al de police - la photographie a manifestement jou? l?-dedans un r?le historique. A titre d'indice que ce proc?s de recouvrement est aujourd'hui en voie d'ach?vement, je retiendrai un trait t?l?visuel, je veux parler de ces s?ries polici?res r?centes o? on constate la substitution progressive au personnage du flic, du priv? ou de l'enqu?teur, des figures de l'expert et du m?decin l?giste. La police, dont l'objet est de d?fendre les vivants, d?veloppe surtout ses techniques d'investigation des cadavres, des objets et des mati?res. De m?me, quand des m?decins entendent d?velopper l'"autopsie psychologique" comme un savoir expert, on peut s'inqui?ter de ce que cela signifie que le sujet comme tel est d?sormais pens? comme un cadavre, qu'on peut p?n?trer jusque dans les moindres recoins pour en extirper la v?rit?. Soutenu par le fantasme scientifique de transparence, ce droit de regard du pouvoir oppos? au droit au secret du sujet, est un probl?me politique majeur, aigu. Il en est un aussi pour la r?flexion sur l'art aujourd'hui. Non que la question se pose sp?cifiquement pour l'art, mais plut?t que, suivant l'id?e que je me fais de l'art, je crois qu'il est aujourd'hui un lieu o? la question du fantasme de la science se pose et s'expose, au sens o? on le d?voile, o? il est montr? comme tel. L'art est un lieu o? le fantasme de la science et du ma?tre moderne se pense peut-?tre le plus profond?ment, et o? aussi il est r?pondu ? la menace qu'un tel fantasme fait peser. J'en donnerai un exemple. Quand Wim Delvoye r?alise des images radiographiques d'un baiser ou d'actes sexuels, ou quand Bernar Venet expose un autoportrait au scanner, ces artistes ne font pas que s'approprier esth?tiquement des techniques scientifiques parfois de pointes, comme cela se fait dans l'art depuis longtemps - il me semble que c'est Meret Oppenheim qui la premi?re a fait des portraits X-Rays, en 1964, un autoportrait exactement. En exposant l'hyper-intimit? scientifique du corps, ces images d'artistes forment en v?rit? une r?ponse critique au fantasme de la science d'un sujet transparent - c'est-?-dire int?gralement connaissable. Ces images scientifiques alertent sur les d?sirs de la science et sur ses pr?tentions ? un sujet enti?rement calculable, ?valuable comme on dit maintenant, c'est-?-dire aussi bien int?gralement pr?dictible. En v?rit?, ce que montrent ces images de transparence, ce que montrent les artistes en montrant des images scientifiques de transparence, c'est, avec le fantasme de la science, qu'il existe cependant une certaine opacit? irr?ductible. Il y a une but?e de la science. Je dirai laquelle plus loin. Pour rester encore un instant sur le fil d'un art critique ou d'un art de r?sistance, je ne peux me retenir de faire appel ? une oeuvre de Bruce Nauman. Il faut dire que je tiens de toute fa?on Bruce Nauman pour une sorte de penseur universel. Il serait ? mes yeux le couteau suisse de notre ?poque. Il est le grand r?v?lateur du nouveau malaise dans la civilisation. J'en ai d'ailleurs fait une loi que j'ai nomm?e *Loi du Y.A.T.U.O.D.B.N.A.A.L.S.* - y-a-toujours-une-oeuvre-de-Bruce-Nauman-adapt?e-?-la-situation. Pour l'occasion je parlerai de cette pi?ce sonore qu'on a pu voir ? Paris et plus r?cemment ? Londres, ? la Tate Modern. On entre librement dans une petite chambre capitonn?e, obscure et vide, et en s'approchant des murs, on entend vaguement, puis, en s'approchant des cloisons, plus distinctement une voix qui murmure fermement:Get out of my mind, get out of this room. C'est la voix de Bruce Nauman lui-m?me. On va donc au mus?e, on entre gentiment dans un espace pour voir, comme de juste, et une fois ? l'int?rieur, on d?couvre d'abord qu'il n'y a rien ? voir, ensuite qu'on ?tait *inside the mind of Bruce Nauman*, et qu'on ferait bien de d?guerpir vite fait. Une oeuvre qui vous fout dehors, c'est tout de m?me un comble pour une pi?ce de mus?e. Mais du coup, si je devais d?cerner un Grand Prix de l'Art contre "l'autopsie psychologique", primant l'oeuvre la plus aigu? ? d?noncer ce d?sir des experts d'entrer dans nos esprit, l'oeuvre de salut public annon?ant que les ?valuateurs sont d?j? dans nos t?tes, et, enfin, l'oeuvre la plus farouche ? d?fendre l'intime, je nommerais sans h?siter cette pi?ce de Bruce Nauman. *5* Maintenant, pour commencer de finir et r?pondre en m?me temps ? certaines questions encore en suspend, je dois affronter le paradoxe qui n'aura pas ?chapp? aux esprits attentifs. Parce que, parlant ici en mon nom mais aussi, que je le veuille ou pas, au nom de la psychanalyse, je suis suppos? repr?senter un discours dont on a pu dire que allait lui aussi dans le sens de l'extorsion de l'intime. Foucault l'a dit. Le tout-dire irait droit ? la confession - l'?glise et le communisme ont pratiqu? ?a. Tant qu'? soup?onner la psychanalyse d'?tre du c?t? du regard inquisiteur, je donnerai en p?ture aux mauvais esprits un autre indice suspect, le fait que Freud a con?u le dispositif mat?riel de la psychanalyse, le rapport du fauteuil au divan, en invoquant le pouvoir que cela lui offrait de "voir sans ?tre vu", r?f?rant ainsi, assez innocemment, je crois, ? un attribut divin (je renvoie ? deux textes, "Le d?but du traitement", de 1913, dans *La technique psychanalytique*, et *Ma vie et la psychanalyse*, de 1925). De sorte qu'en s'installant dans son fauteuil, le psychanalyste serait donc suppos? s'asseoir sur le tr?ne d'un dieu omnivoyant. Tout le probl?me se circonscrit alors dans deux questions qui impliquent deux barri?res. La premi?re est ?thique: si l'analyste dispose de l'omnivoyance, cela donne toute sa valeur au fait qu'il n'en use pas. Ce qui ne repose que sur un choix ?thique ? quoi l'analyse est suspendue : dans sa fonction d'?coute, l'analyste est non-voyant (c'est peut-?tre ce qui lui conf?re le pouvoir, comme Tir?sias, de voir loin). La seconde barri?re serait r?elle: est-ce que du pouvoir de voir tout il suit que tout peut se voir? En v?rit?, le probl?me se joue l?, parce que cela appelle la question d'une limite au regard, fond?e non sur l'interdit, sur un choix ou sur une quelconque contingence, mais sur un impossible, sur le r?el. Tout cela ne prend sens que si on met la psychanalyse en perspective dans le si?cle. Jacques-Alain Miller s'y est employ? brillamment dans une ?mission de radio r?cente. Il faut en effet dire que le premier effet de la psychanalyse dans notre monde, c'est qu'elle a modifi? le sens commun en clamant haut sa r?clame: tout dire fait du bien. C'est en tout cas comme ?a que la soci?t? l'a interpr?t?e. Aujourd'hui, on peut consid?rer que l'id?e des bienfaits du tout dire est entr?e dans le sens commun. Avant, jadis, il y avait des choses qui ne fallait pas dire. Le sacr? pouvait ?tre offens? par un dire. Il faut mesurer que cela donnait du coup au fait de dire toute sa valeur. L'instance de la censure a eu du coup au cours des ?ges un r?le important, et Freud n'a pas manqu? de reconna?tre cette importance, en donnant ? la notion de censure une place dans sa th?orie. Les ?crivains connaissaient le probl?me, du temps o? le fait de dire comptait. Le partenaire de l'?crivain, c'?tait la censure. C'est L?o Strauss qui a mis en ?vidence le r?le de la pers?cution dans l'art d'?crire, qui obligeait ? une ?criture de la dissimulation, un "art d'?crire entre les lignes", de sorte que tous les ?crits devaient ?tre des messages chiffr?s. M?me le Rousseau des *Confessions*, ? qui j'ai fait plus haut allusion, et qui professait une franchise sans limite, avoue qu'il emploie un certain art d'?crire afin de ne pas d?voiler aux m?chants ce qu'il pense vraiment. Reste qu'aujourd'hui on doit constater que le tout dire a triomph?. Nous somme ? l'?ge d'Internet qui va ? l'?vidence vers le tout dire. C'est l? le point, c'est-?-dire qu'il faut en conclure que nous ne sommes plus dans l'?poque de Freud. Freud ?tait d'une autre ?poque, victorienne, quand le pivot ?tait la r?pression du dire, avec sa cohorte de censure ou refoulement. C'est dire qu'il a en un sens emprunt? ces notions ? son temps. Du coup, dans ce monde de censure et de refoulement, la psychanalyse a ?videmment marqu? le surgissement d'une lib?ration de la parole. Comme le souligne Jacques-Alain Miller, Dada ou le Surr?alisme se seront inscrits dans ce fil. Cette lib?ration de la parole a induit une mutation en profondeur dans le XXe si?cle, corr?lative d'un affaiblissement du sacr?. La psychanalyse, dit-il, doit plaider coupable ? cet ?gard: elle a un effet dissolvant sur le sacr?. Du coup, durant son premier si?cle, la psychanalyse aura ?t? la contemporaine d'un art pris dans une dialectique bataillenne entre sacr?, interdit et transgression. En allant contre la censure et le refoulement, la psychanalyse marche ainsi avec l'exhibition provocante des images honteuses. Seulement l'aujourd'hui du triomphe de Freud et de l'Internet, du triomphe du tout dire, trace un horizon apparemment plus m?lancolique ? la psychanalyse du XXIe si?cle: que nous reste-t-il a esp?rer si le tout dire a triomph?? ?videmment, il existe encore des paniques morales et des censeurs, il reste donc des batailles lib?ratrices ? livrer. Mais conclure l?-dessus serait une fin plate - fausse, en v?rit?. Le nouveau r?sultat du tout dire social, c'est que ?a dissout le champ du langage. C'est-?-dire que ce qui est le triomphe de Freud est aussi une d?faite. Seulement, sur ce fond de fin plate surgit alors une autre question. Celle-ci: peut-on vraiment tout dire ? Tout dire est suppos? tout arranger. Mais on peut vouloir tout dire, on a beau tout dire, il y a, heureusement pour la psychanalyse, quelque chose qui ne s'arrange pas, qui ne s'arrange jamais et dont on peut sans risque proph?tiser que ?a ne s'arrangera jamais. Quelque chose qui a affaire avec la sexualit?. Quelque chose dans la sexualit? de l'esp?ce humaine ne s'arrange jamais. Alors on a ? s'arranger avec ce qui ne s'arrange pas. Voil? ce qui trace ses perspectives ? la psychanalyse du temps hypermoderne. Ce qui ne s'arrange pas, c'est tr?s exactement ce que Lacan a appel? "l'impossible rapport sexuel", ce qui ne signifie ?videmment pas, ?a doit se savoir depuis le temps (Lacan a lanc? l'affaire dans les ann?es 70), qu'on n'aurait pas de relations sexuelles, mais que dans l'esp?ce humaine il n'y a pas un savoir r?gl? de la relation entre les sexes. Les flamands roses savent tr?s bien, les cochons d'Inde savent tr?s bien, mais l'homme non, et la femme non plus. C'est d'ailleurs pourquoi l'humanit? a invent? toutes sortes de savoirs, comme le mariage ou le Kama Soutra pour palier le manque de ce savoir-l?. C'est-?-dire qu'il appara?t qu'il y a un au-del? de l'interdit. L'interdit ?tait une barri?re qui appelait ? la transgression. L'art a ?t? un lieu de libert? face ? l'interdit. Aujourd'hui, il se d?couvre que l'interdit n'?tait pas la barri?re ultime, qu'elle est au fond une fa?on d'humaniser par la loi, par le symbolique, par le langage, le r?el d'un impossible - suivant en cela la logique du mot de Cocteau dans *Les mari?s de la tour Eiffel*: "Puisque ces myst?res nous d?passent, feignons d'en ?tre l'organisateur..." L'interdit prend le relais de l'impossible. *6* C'est ce qui am?ne mon ultime remarque. Je dirais en effet que l'art aujourd'hui se loge l?, du c?t? de ce r?el, que les images honteuses viennent s'inscrire pr?cis?ment l? o? il y a quelque chose qui ne s'arrange pas dans la sexualit?, quelque chose qu'on ne peut dire jusqu'au bout ni voir jusqu'au bout. S'ouvre dans l'art l'espace non plus de la sexualit?, mais du malaise dans la sexualit?, du malaise dans la jouissance. C'est aussi bien l'ouverture pour l'un art d'un temps d'apr?s Freud. On a l'id?e aujourd'hui qu'il est bon d'avouer toutes les jouissances, mais il y a quelque chose devant quoi la parole d?faille, quoi qu'on fasse. Quand on lit le roman de Catherine Millet, c'est ce que ?a raconte, un certain silence de la jouissance. Nan Goldin est une grande artiste du malaise dans la jouissance, du d?sordre de l'amour. Elle est aussi une artiste du temps de la psychanalyse d'aujourd'hui, de la v?rit? ultime de la psychanalyse qui est celle de l'impossible. Ces images de travelos d?glingu?s ? quatre heure du matin, avec le rimmel qui a coul? et les belles robes tout de traviole, ce sont des images de d?voilement de la v?rit? du sexe - et du phallus: tout d?glingu? et avachi, pas bandant. C'est l'heure du phallus flapi. C'est un art du sexe punk, je veux dire d'un *no future* du sexe. Les images ont perdu tout clinquant. Ce ne sont pas des images elles-m?mes pas bandantes, d?lib?r?ment. Pas moches, ni provocantes, ni d?go?tantes, ni rien de ce genre: simplement vraies. Elles peuvent ?tre donc ?mouvantes, belles, saisissantes, troublantes, tout ce qu'on voudra, parce qu'il n'y a aucune raison pour que la v?rit? soit toujours moche et d?plaisante. Parce que ce que montrent ces images, c'est ce qu'il y a derri?re le clinquant, derri?re les images et toute chose, c'est-?-dire le grand d?sordre sans rem?de de l'amour. De son c?t?, Larry Clark filmant les adolescents am?ricains montre lui une sexualit? lib?r?e, du temps l? aussi du triomphe de la psychanalyse, une sexualit? qui a fini de se dire, c'est-?-dire aussi bien une sexualit? ext?nu?e. Ces enfants sont en un sens l? encore les enfants de Freud et du Coca-Cola. Je situerais alors les choses ainsi: le malaise dans la jouissance, ce qui ne s'arrange pas du c?t? de la sexualit?, des images le montrent. Je retrouve l? la machine lacano-wittgenstanienne qui m'anime sur la question de l'image, suivant la proposition du *Tractatus* qui ?nonce qu'il y a de l'inexprimable, qu'il y a des choses qu'on ne peut dire, et que ce qu'on ne peut dire se montre. J'en tire ici simplement que les images honteuses ne sont pas aujourd'hui ? mettre au registre de la subversion et de la lib?ration, qu'elle ne se dressent pas contre l'interdit, qu'elles font face ? l'impossible, au rapport sexuel qu'il n'y a pas. Ce qui m'am?ne, pour conclure ? montrer deux images radiographiques de Wim Delvoye. Ces images aux rayons X, ? classer au rayon des images X, ont une force de v?rit? extr?me. Mais pas l? o? on croit, o? on voit, Montrant un baiser ou une fellation, elles sont ? voir, bien s?r, comme toute image. Mais d'une part ces images montrent ce qu'on ne voit pas ? l'oeil nu, l'int?rieur des corps en activit?. Et, d'autre part, elles montrent un truc qu'on ne voit pas : comment ?a marche. Enfin, elles montrent qu'on ne le voit pas. Et qu'il est normal qu'on ne le voie pas. On peut photographier le fonctionnement intime des organes sexuels, mobiliser pour cela la science et les techniques les plus sophistiqu?es, cela ne ne risque pas de livrer le secret du sexe, de comment marche le *human desire* et l'?tonnante machine des sexes dont nul n'a les plans. Contrairement ? la machine ? caca que, comme par hasard, Wim Delvoye lui-m?me s'est attach? ? construire, avec une r?ussite totale. En sorte que la Cloaca-Turbo (qui donne aussi la vision d'un m?canisme de l'int?rieur du corps) et l'image X-Rays d'un acte sexuel seraient les pendants inverses l'une de l'autre: image d'une machine qui marche d'un c?t?, image d'une machine qui marche pas de l'autre. Plus exactement, je dirais que ces images X-Rays, qui rencontrent le c?l?bre dessin anatomique de L?onard figurant un co?t en coupe, montrent surtout qu'il y a quelque chose qu'on ne peut pas voir: comment ?a marche, l'amour, ce qui serait le secret de la sexualit?. C'est leur dimension critique: elles s'adressent aussi aux m?decins et ? tous pour dire: la recherche de la transparence du corps est un fantasme, parce quil y a quelque chose qu'on ne pourra jamais voir, jamais savoir, et donc jamais ma?triser: le rapport sexuel. Vous pouvez radiographier le corps, autopsier le corps, le rendre aussi transparent que vous voudrez, vous ne verrez jamais le secret du rapport sexuel. Voil? ce qui au bout du compte r?siste d?finitivement ? la volont? du ma?tre que "?a marche". *Le savoir expert se cassant les dents sur le rapport sexuel*, ce pourrait ?tre le titre de la s?rie des images de Wim Delvoye. Il est du coup assez amusant de relever que la premi?re image aux rayons X faite par R?ntgen, inventeur de la radiographie en 1895 - m?me ann?e de naissance que la psychanalyse et le cin?ma -, fut celle de la main de sa femme, et que ce qu'on y voit d'abord, c'est l'ombre noire de son alliance. Comme quoi, ce que la premi?re image de l'int?rieur du corps d'une femme r?v?le d'abord, c'est la pr?sence d'un homme, plus exactement d'un mari - pour qui elle ne saurait avoir aucun secret. ?a explique sans doute cette image. On se demande en effet ce que R?ntgen avait en t?te quand il a d?cid? de r?alis? comme premi?re image une radiographie du corps de sa femme? On pourrait se dire que Wim Delvoye montre ce que R?ntgen avait en t?te. Faut pas r?ver. source : http://www.lacan.com/symptom8_articles/wajcman8.html en hommage ? Rosine Lefort (mais en anglais) Rosine and Robert Lefort The Treatment of the Wolf Child http://www.lacan.com/symptom8_articles/lefort8.html merci de votre ?coute, ?galement un grand merci ? Monsieur Lethier pour sa compilation lacanienne. cordial ft -- Tassigny Frans Sint Fransiscusstraat 25 8400 Ostende BELGIQUE 0496 85 56 82 nv site : www.qwarkpsy.eur.st/
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