[Lutecium-group] Anthropologie du geste de Bouazizi
Chers coll?gues, Puisqu'il est abondamment question d'?gypte dans les media et m?me sur cette liste, voici une petite analyse anthropologique des ?v?nements. Ces r?flexions proviennent d'un s?minaire ? Montr?al intitul? ?anthropologie du pr?sent? auquel collaborent quelques coll?gues ainsi qu'un historien. ? vous d'en juger cordialement Karim Jbeili Psychanalyste www.calame.ca Anthropologie du geste de Mohamed Bouazizi Nous vivons des moments exceptionnels. Le monde arabe, surtout africain, conna?t un v?ritable tsunami r?volutionnaire qu?on aurait ? peine os? imaginer il y a quelques mois. L??tincelle est venue de ce h?ros tunisien Mohamed Bouazizi, qui pour d?fendre ses droits face ? la cleptocratie tunisienne, s?est immol? par le feu publiquement. On a compris son geste comme un geste ?conomique et politique de r?volte contre les autorit?s. Ce geste a fait mouche puis a fait ?cole. Il a ?t? suivi par des gestes comparables un peu partout dans le monde arabe o? la r?volte contre les autorit?s a besoin d?instruments pour s?exprimer. Telle serait au fond la compr?hension politique qu?on pourrait donner ? ce geste. On a pourtant le sentiment que cette interpr?tation n??puise pas la valeur du geste. Ne serait-ce que parce qu?il est purement socio- ?conomique. Il est rare que dans le monde arabe un geste d?une telle envergure n?ait pas une dimension religieuse, anti-imp?rialiste ou anti-isra?lienne. On a l?impression qu?il s?agit d?un geste ?pur? qui a ?t? vid? de toute la complexit? habituellement annex?e ? de tels gestes. On pourrait m?me dire que pour la premi?re fois dans l?histoire du monde arabe, un geste d?une telle puret? socio- ?conomique a r?ussi ? provoquer un tel raz-de-mar?e. Deux grandes premi?res donc : la puret? du geste et l?ampleur de son impact. On pourrait parler d?un changement majeur dans la conscience des Arabes tant ? un niveau individuel qu?? un niveau collectif. Il faut faire appel ? l?anthropologie pour vraiment saisir, sans m?conna?tre leur richesse, la valeur de ces ?v?nements qui se succ?dent dans un rapport de cause ? effet. La vision politique retient la cause qui produit l?effet, mais ne peut saisir l?originalit? de la cause aussi bien que l?originalit? de l?effet dans leurs rapports au paradigme pr?c?dent. L?anthropologie c?est l??tude des fondements de notre humanit?, des rapports que nous entretenons avec les deux bouts de notre vie : la naissance et la mort. Il s?agira ici de comprendre un certain rapport avec la mort que nous a offert Bouazizi en s?immolant, rapport qui se d?marque de celui qui nous a occup? durant les vingt derni?res ann?es: celui de la ceinture explosive des Islamistes. La ceinture explosive a ceci de particulier qu?elle ne respecte pas l?int?grit? du corps. Elle le disperse en morceaux sur une grande ?tendue. Sans compter que celui qui se fait exploser ne consent ? mourir que s?il emporte avec lui un certain nombre d?ennemis. Sinon l?islam ne l?autoriserait pas ? s?enlever la vie. La r?compense du suicid? est ailleurs, dans l?autre monde. L?attentat a donc un caract?re sacr?. Il est offert ? la divinit? dans la perspective d?une r?tribution dans l?au-del?. En mettant tous ces ?l?ments bout ? bout, on peut dire qu?il s?agit d?un rapport ? la vie, ? l?espace, ? la mort, qui a toutes les caract?ristiques du nomadisme. L?id?e de corps en dispersion est une m?taphore de la dispersion de la tribu nomade dans de vastes espaces. L?importance du religieux comme ciment de la vie nomade est apparente aussi dans les motivations du suicid?. Il ne peut disposer librement de sa vie et doit justifier sa mort, aussi d?sesp?r?e fut-elle, par le meurtre de l?ennemi. Le caract?re nomadique transpara?t aussi du fait que les militants islamistes trouvent leur soutien aupr?s des nomades du Sahara, du Sina? ou des zones tribales du Pakistan. La cons?quence de ce caract?re nomadique a ?t? que la n?buleuse islamiste n?a jamais r?ussi ? prendre le pouvoir en zone urbaine. Les seuls exceptions ?tant Ghazza et l?Iran. L?Iran appartient ? la mouvance islamiste chiite. Et, contrairement ? la mouvance sunnite, l?Iran a toujours eu une philosophie dialectique implicite depuis les temps pr?islamiques. Les Perses ont ?t? Zoroastriens avant d??tre Musulmans et ont conserv?, dans leur pens?e, l?id?e d?une dialectique implicite entre l?ombre et la lumi?re, le bien et le mal. Cette opposition dialectique se traduit aussi entre le corps et l?esprit. Les Chiites ont une fa?on tout ? fait exceptionnelle de traiter leur corps qu?on peut observer dans les c?r?monies de la Achoura. Ils traitent alors leur corps en le flagellant et en le frappant avec des ?p?es de fa?on tout ? fait comparable aux parcours des chemins de croix qu?on pratique ? P?ques en Am?rique du Sud ou aux Philippines. Ici la surface corporelle est mise en valeur par les blessures qu?on lui inflige, mais elle reste coh?rente jusqu?au bout. Jamais elle n?est soumise ? l??clatement et ? la dispersion. L?Islam sunnite au contraire est un Islam unitaire pour lequel le corps et l?esprit ne font qu?une seule et m?me entit?. Il n?est pas question pour lui de maltraiter le corps apr?s l?avoir distingu? de l?esprit comme le font les Chiites et les Chr?tiens. Il est pris entre l?un et le multiple et ne conna?t pas la dualit?. En cas de difficult?, lorsque l?Un ne fait plus l?affaire, il n?a d?autre alternative que le multiple. Dans ce cas l?explosion. Le deuxi?me contre-exemple ? la difficult? des Islamistes ? prendre le pouvoir est celui de Ghazza. On pourrait facilement consid?rer Ghazza comme une zone nomade ? la p?riph?rie d?Isra?l. D?ailleurs, le blocus extr?mement rigide auquel Ghazza a ?t? soumise est sans doute la preuve que la crainte d?un ?clatement ou d?une dispersion ?tait ? la base de ce comportement tr?s peu logique et contre-productif des Isra?liens. On peut penser que la r?action des pays occidentaux ?tait fond?e sur le m?me fantasme d?une crainte de l??clatement. La prise de pouvoir du Hamas ? Ghazza, c?est-?-dire sa capacit? d??tre responsable de ses fronti?res n?est pensable que parce que ces m?mes fronti?res sont d?finies par la pression isra?lienne. L?islamisme sunnite se d?finit par le nomadisme, l??clatement et la dispersion du corps. Mais il se d?finit aussi par son refus de jouer le jeu h?g?lien de l?Occident. Ce jeu philosophique consiste ? se soumettre ? la force par crainte d??tre tu? comme Hegel le d?crit dans son mythe du ma?tre et de l?esclave. L?islamiste sunnite refuse la crainte de mourir parce qu?il sait que cette crainte reviendrait ? reconna?tre le ma?tre qu?est l?Occident. Il refuse ? l?Occident cette reconnaissance dont il a besoin. Le corps de la femme qui s?offre au regard est aussi une soumission au regard du ma?tre et une reconnaissance de celui-ci. Point n?est besoin pour la femme de mourir pour refuser de jouer le jeu. Il lui suffit de se voiler totalement en se refusant ainsi aux regards du ma?tre occidental, lui refusant du m?me coup toute reconnaissance. L?islamisme sunnite est une sortie du jeu h?g?lien occidental. Il a r?ussi ? rep?rer ce qui pouvait stimuler l?exasp?ration occidentale. Il se pr?sente comme islamique, ce qui est de bonne guerre mais, en r?alit?, il est simplement anti-occidental. Il a simplement entrepris d?assurer sa pr?sence face ? l?Occident en stimulant chez lui la peur, la rage et l?exasp?ration. Il n?a d?islamique que le nom. Le geste de Bouazizi a ?t? compris sur l?arri?re-plan islamiste dont il diff?re compl?tement. Contrairement au paradigme pr?c?dent qui institue le mod?le de l??clatement, il stimule l?enveloppe corporelle en l?enflammant. Il d?signe de ce fait une diff?rence radicale entre int?rieur et ext?rieur. Diff?rence qui a un caract?re instituant comme nous allons le voir. Les mythes fondateurs urbains pointent habituellement cette diff?rence entre l?int?rieur et l?ext?rieur. Les exemples les plus connus ?tant les mythes li?s ? la fondation de Carthage, de Th?bes et de Rome. Les murailles de Carthage devaient avoir la surface d?une peau de b?uf. On a d?coup? cette peau en fines lani?res qui ont pu ainsi tracer un p?rim?tre suffisamment substantiel. La fondation de Th?bes d?signe aussi les murailles de la ville, puisque les deux fr?res ennemis ?t?ocle et Polynice gisent de part et d?autre de cette muraille. L?un ayant droit ? une s?pulture et l?autre pas. La fondation de Rome d?signe aussi la muraille de la cit?. Romulus et Remus sont de part et d?autre du sillon qui d?finit les contours de la cit?, l?un mort l?autre pas. D?finir une fronti?re ?tanche et la d?signer avec insistance sous forme mythique a un caract?re instituant. Un certain pouvoir devient possible au sein de cette enceinte, alors qu?au del? de l?enceinte, c?est la barbarie qui r?gne, l?absence de lois. Bouazizi d?signe son enceinte corporelle en y mettant le feu. La dispersion nomadique du corps islamiste subit une soudaine condensation ? l?int?rieur d?un corps enflamm?. Pas besoin ici du subterfuge des fr?res ennemis qui gisent de part et d?autre de la muraille pour la d?signer. La fronti?re corporelle est d?sign?e par son inflammation. Elle implique la responsabilit? et le pouvoir dans les strictes limites de cette enveloppe corporelle. Ce corps qui jusqu?? pr?sent ?tait la propri?t? de Dieu et qu?on ne pouvait d?truire qu?en prenant le pr?texte de tuer un ennemi, Bouazizi en prend possession et s?autorise de l?immoler sous sa propre responsabilit?. En immolant son corps, il n?est plus ni musulman, ni chr?tien, ni anti- isra?lien, ni anti-occidental. Il est juste un citoyen qui vient d?entrer ? l?int?rieur des limites de son corps et d?y prendre le pouvoir. Tout le monde a compris que toute la Tunisie pouvait se r?instituer ? travers le corps de Bouazizi. La Tunisie la?que pouvait ainsi trouver les sources de son inspiration ? travers le corps enflamm? d?un vendeur de l?gumes dans sa r?volte socio-?conomique. La Tunisie s?est ainsi refond?e par la peau lac?r?e de Bouazizi comme Carthage au m?me endroit il y a plus de 2800 ans s??tait fond?e sur la peau lac?r?e d?un b?uf. Le paradigme islamiste fonctionnait en opposition ? l?Occident. Depuis le geste de Bouazizi, l?Occident n?a plus sa place dans la formule. L??hainamoration? de l?Occident a pris fin. Le corps de Bouazizi s?est trouv? identifi? ? celui de la Tunisie. Et son immolation s?est traduite par une r?volution qui a pris le contr?le du pays. La contagion se poursuit et pourrait atteindre une ?tendue insoup?onn?e. Il y a six si?cles vivait en Tunisie un auteur remarquable nomm? Ibn Khakdoun, fondateur de la sociologie. Sa th?orie principale est d?expliquer l?histoire des cit?s en disant que les dynasties royales qui y r?gnent ?puisent leur suc apr?s quatre g?n?rations. De fa?on spontan?e les tribus qui nomadisent autour de la cit? sentent l??puisement dynastique et ont alors tendance ? envahir la cit? pour instaurer une nouvelle dynastie royale qui aura alors la latitude de quatre g?n?rations pour gouverner la cit? et s??puiser ? cette t?che. Le paradigme islamiste est essentiellement nomade alors que le paradigme Bouazizi est manifestement citadin puisqu?il d?signe la muraille. Il est donc s?dentaire. Tout se passe comme si la n?buleuse islamiste anti-occidentale s??tait cristallis?e dans une boule de feu s?dentaire et citadine, et avait, de ce fait, compl?tement chang? de nature. Le nomade en entrant dans la cit? change de vocation pour devenir s?dentaire. Il va toujours rester des nomades autour de la cit? mais aujourd?hui et, sans doute pour un certain temps, c?est le raz de mar?e qui va r?nover toutes les dynasties r?gnantes dans le monde arabe qui va retenir notre attention. Quatre g?n?rations de pr?sidents se sont succ?d?s en ?gypte : Nasser, Sadate, Moubarak et un quatri?me impossible ? enfanter. Un vice pr?sident qui n?a jamais ?t? nomm?, un fils qui ne s?occupe que de ses sous, bref une quatri?me g?n?ration tellement nulle qu?il a fallu que la troisi?me g?n?ration r?gne ? sa place. Il est temps que les nomades reviennent fonder une nouvelle dynastie sur les cendres de la pr?c?dente. Il leur faudra, depuis leur banlieue, converger vers Midan El Tahrir, la place de la lib?ration. Karim Jbeili Psychanalyste www.calame.ca
merci pour ce texte JS On Thursday February 3 2011, Karim Jbeili wrote:
-- Chers coll?gues, Puisqu'il est abondamment question d'?gypte dans les media et m?me sur cette liste, voici une petite analyse anthropologique des ?v?nements. Ces r?flexions proviennent d'un s?minaire ? Montr?al intitul? ?anthropologie du pr?sent? auquel collaborent quelques coll?gues ainsi qu'un historien. ? vous d'en juger cordialement
Karim Jbeili Psychanalyste www.calame.ca
Anthropologie du geste de Mohamed Bouazizi
Nous vivons des moments exceptionnels. Le monde arabe, surtout africain, conna?t un v?ritable tsunami r?volutionnaire qu?on aurait ? peine os? imaginer il y a quelques mois. L??tincelle est venue de ce h?ros tunisien Mohamed Bouazizi, qui pour d?fendre ses droits face ? la cleptocratie tunisienne, s?est immol? par le feu publiquement.
On a compris son geste comme un geste ?conomique et politique de r?volte contre les autorit?s. Ce geste a fait mouche puis a fait ?cole. Il a ?t? suivi par des gestes comparables un peu partout dans le monde arabe o? la r?volte contre les autorit?s a besoin d?instruments pour s?exprimer. Telle serait au fond la compr?hension politique qu?on pourrait donner ? ce geste.
On a pourtant le sentiment que cette interpr?tation n??puise pas la valeur du geste. Ne serait-ce que parce qu?il est purement socio- ?conomique. Il est rare que dans le monde arabe un geste d?une telle envergure n?ait pas une dimension religieuse, anti-imp?rialiste ou anti-isra?lienne. On a l?impression qu?il s?agit d?un geste ?pur? qui a ?t? vid? de toute la complexit? habituellement annex?e ? de tels gestes. On pourrait m?me dire que pour la premi?re fois dans l?histoire du monde arabe, un geste d?une telle puret? socio- ?conomique a r?ussi ? provoquer un tel raz-de-mar?e. Deux grandes premi?res donc : la puret? du geste et l?ampleur de son impact. On pourrait parler d?un changement majeur dans la conscience des Arabes tant ? un niveau individuel qu?? un niveau collectif.
Il faut faire appel ? l?anthropologie pour vraiment saisir, sans m?conna?tre leur richesse, la valeur de ces ?v?nements qui se succ?dent dans un rapport de cause ? effet. La vision politique retient la cause qui produit l?effet, mais ne peut saisir l?originalit? de la cause aussi bien que l?originalit? de l?effet dans leurs rapports au paradigme pr?c?dent.
L?anthropologie c?est l??tude des fondements de notre humanit?, des rapports que nous entretenons avec les deux bouts de notre vie : la naissance et la mort. Il s?agira ici de comprendre un certain rapport avec la mort que nous a offert Bouazizi en s?immolant, rapport qui se d?marque de celui qui nous a occup? durant les vingt derni?res ann?es: celui de la ceinture explosive des Islamistes.
La ceinture explosive a ceci de particulier qu?elle ne respecte pas l?int?grit? du corps. Elle le disperse en morceaux sur une grande ?tendue. Sans compter que celui qui se fait exploser ne consent ? mourir que s?il emporte avec lui un certain nombre d?ennemis. Sinon l?islam ne l?autoriserait pas ? s?enlever la vie. La r?compense du suicid? est ailleurs, dans l?autre monde. L?attentat a donc un caract?re sacr?. Il est offert ? la divinit? dans la perspective d?une r?tribution dans l?au-del?. En mettant tous ces ?l?ments bout ? bout, on peut dire qu?il s?agit d?un rapport ? la vie, ? l?espace, ? la mort, qui a toutes les caract?ristiques du nomadisme.
L?id?e de corps en dispersion est une m?taphore de la dispersion de la tribu nomade dans de vastes espaces. L?importance du religieux comme ciment de la vie nomade est apparente aussi dans les motivations du suicid?. Il ne peut disposer librement de sa vie et doit justifier sa mort, aussi d?sesp?r?e fut-elle, par le meurtre de l?ennemi. Le caract?re nomadique transpara?t aussi du fait que les militants islamistes trouvent leur soutien aupr?s des nomades du Sahara, du Sina? ou des zones tribales du Pakistan. La cons?quence de ce caract?re nomadique a ?t? que la n?buleuse islamiste n?a jamais r?ussi ? prendre le pouvoir en zone urbaine. Les seuls exceptions ?tant Ghazza et l?Iran.
L?Iran appartient ? la mouvance islamiste chiite. Et, contrairement ? la mouvance sunnite, l?Iran a toujours eu une philosophie dialectique implicite depuis les temps pr?islamiques. Les Perses ont ?t? Zoroastriens avant d??tre Musulmans et ont conserv?, dans leur pens?e, l?id?e d?une dialectique implicite entre l?ombre et la lumi?re, le bien et le mal.
Cette opposition dialectique se traduit aussi entre le corps et l?esprit. Les Chiites ont une fa?on tout ? fait exceptionnelle de traiter leur corps qu?on peut observer dans les c?r?monies de la Achoura. Ils traitent alors leur corps en le flagellant et en le frappant avec des ?p?es de fa?on tout ? fait comparable aux parcours des chemins de croix qu?on pratique ? P?ques en Am?rique du Sud ou aux Philippines. Ici la surface corporelle est mise en valeur par les blessures qu?on lui inflige, mais elle reste coh?rente jusqu?au bout. Jamais elle n?est soumise ? l??clatement et ? la dispersion.
L?Islam sunnite au contraire est un Islam unitaire pour lequel le corps et l?esprit ne font qu?une seule et m?me entit?. Il n?est pas question pour lui de maltraiter le corps apr?s l?avoir distingu? de l?esprit comme le font les Chiites et les Chr?tiens. Il est pris entre l?un et le multiple et ne conna?t pas la dualit?. En cas de difficult?, lorsque l?Un ne fait plus l?affaire, il n?a d?autre alternative que le multiple. Dans ce cas l?explosion.
Le deuxi?me contre-exemple ? la difficult? des Islamistes ? prendre le pouvoir est celui de Ghazza. On pourrait facilement consid?rer Ghazza comme une zone nomade ? la p?riph?rie d?Isra?l. D?ailleurs, le blocus extr?mement rigide auquel Ghazza a ?t? soumise est sans doute la preuve que la crainte d?un ?clatement ou d?une dispersion ?tait ? la base de ce comportement tr?s peu logique et contre-productif des Isra?liens. On peut penser que la r?action des pays occidentaux ?tait fond?e sur le m?me fantasme d?une crainte de l??clatement. La prise de pouvoir du Hamas ? Ghazza, c?est-?-dire sa capacit? d??tre responsable de ses fronti?res n?est pensable que parce que ces m?mes fronti?res sont d?finies par la pression isra?lienne.
L?islamisme sunnite se d?finit par le nomadisme, l??clatement et la dispersion du corps. Mais il se d?finit aussi par son refus de jouer le jeu h?g?lien de l?Occident. Ce jeu philosophique consiste ? se soumettre ? la force par crainte d??tre tu? comme Hegel le d?crit dans son mythe du ma?tre et de l?esclave.
L?islamiste sunnite refuse la crainte de mourir parce qu?il sait que cette crainte reviendrait ? reconna?tre le ma?tre qu?est l?Occident. Il refuse ? l?Occident cette reconnaissance dont il a besoin. Le corps de la femme qui s?offre au regard est aussi une soumission au regard du ma?tre et une reconnaissance de celui-ci. Point n?est besoin pour la femme de mourir pour refuser de jouer le jeu. Il lui suffit de se voiler totalement en se refusant ainsi aux regards du ma?tre occidental, lui refusant du m?me coup toute reconnaissance.
L?islamisme sunnite est une sortie du jeu h?g?lien occidental. Il a r?ussi ? rep?rer ce qui pouvait stimuler l?exasp?ration occidentale. Il se pr?sente comme islamique, ce qui est de bonne guerre mais, en r?alit?, il est simplement anti-occidental. Il a simplement entrepris d?assurer sa pr?sence face ? l?Occident en stimulant chez lui la peur, la rage et l?exasp?ration. Il n?a d?islamique que le nom.
Le geste de Bouazizi a ?t? compris sur l?arri?re-plan islamiste dont il diff?re compl?tement. Contrairement au paradigme pr?c?dent qui institue le mod?le de l??clatement, il stimule l?enveloppe corporelle en l?enflammant. Il d?signe de ce fait une diff?rence radicale entre int?rieur et ext?rieur. Diff?rence qui a un caract?re instituant comme nous allons le voir.
Les mythes fondateurs urbains pointent habituellement cette diff?rence entre l?int?rieur et l?ext?rieur. Les exemples les plus connus ?tant les mythes li?s ? la fondation de Carthage, de Th?bes et de Rome.
Les murailles de Carthage devaient avoir la surface d?une peau de b?uf. On a d?coup? cette peau en fines lani?res qui ont pu ainsi tracer un p?rim?tre suffisamment substantiel.
La fondation de Th?bes d?signe aussi les murailles de la ville, puisque les deux fr?res ennemis ?t?ocle et Polynice gisent de part et d?autre de cette muraille. L?un ayant droit ? une s?pulture et l?autre pas.
La fondation de Rome d?signe aussi la muraille de la cit?. Romulus et Remus sont de part et d?autre du sillon qui d?finit les contours de la cit?, l?un mort l?autre pas.
D?finir une fronti?re ?tanche et la d?signer avec insistance sous forme mythique a un caract?re instituant. Un certain pouvoir devient possible au sein de cette enceinte, alors qu?au del? de l?enceinte, c?est la barbarie qui r?gne, l?absence de lois.
Bouazizi d?signe son enceinte corporelle en y mettant le feu. La dispersion nomadique du corps islamiste subit une soudaine condensation ? l?int?rieur d?un corps enflamm?. Pas besoin ici du subterfuge des fr?res ennemis qui gisent de part et d?autre de la muraille pour la d?signer. La fronti?re corporelle est d?sign?e par son inflammation.
Elle implique la responsabilit? et le pouvoir dans les strictes limites de cette enveloppe corporelle. Ce corps qui jusqu?? pr?sent ?tait la propri?t? de Dieu et qu?on ne pouvait d?truire qu?en prenant le pr?texte de tuer un ennemi, Bouazizi en prend possession et s?autorise de l?immoler sous sa propre responsabilit?.
En immolant son corps, il n?est plus ni musulman, ni chr?tien, ni anti- isra?lien, ni anti-occidental. Il est juste un citoyen qui vient d?entrer ? l?int?rieur des limites de son corps et d?y prendre le pouvoir.
Tout le monde a compris que toute la Tunisie pouvait se r?instituer ? travers le corps de Bouazizi. La Tunisie la?que pouvait ainsi trouver les sources de son inspiration ? travers le corps enflamm? d?un vendeur de l?gumes dans sa r?volte socio-?conomique. La Tunisie s?est ainsi refond?e par la peau lac?r?e de Bouazizi comme Carthage au m?me endroit il y a plus de 2800 ans s??tait fond?e sur la peau lac?r?e d?un b?uf.
Le paradigme islamiste fonctionnait en opposition ? l?Occident. Depuis le geste de Bouazizi, l?Occident n?a plus sa place dans la formule. L??hainamoration? de l?Occident a pris fin. Le corps de Bouazizi s?est trouv? identifi? ? celui de la Tunisie. Et son immolation s?est traduite par une r?volution qui a pris le contr?le du pays. La contagion se poursuit et pourrait atteindre une ?tendue insoup?onn?e=
-- Jacques B. Siboni mailto:jacsib at Lutecium.org 8 pass. Charles Albert, F75018 Paris, France Tel: +33 142 287 678 Fax: +33 951 720 069 Tel USA: (510) 520-6711 Home Page: http://jacsib.lutecium.org/ Lutecium pages: http://www.lutecium.org http://www.lutecium.us
Bonjour, Le texte de M. karim Jbeili prends appui sur les evenements de l'Egypte pour bien aussi critiquer, au moisn deux ou trois fois, sans aucune possiblite de reponse, Israel, bien que soulignant que de la part des evenements des manifestants on n'ecoute pas cette meme tendance anti-Israelienne. Je salue la jeunesse du mouvement en Egypte, et aussi prends distance et deplore tout ussage oportuniste. Cela ne contribue nullement a aucun dialogue de quelconque orientation, psychanalytique ou autre. Marco Mauas ----- Original Message ----- From: "Jacques B. Siboni" <jacsib at lutecium.org> To: <lutecium-group at lutecium.org> Sent: Wednesday, February 09, 2011 5:15 PM Subject: Re: [Lutecium-group] Anthropologie du geste de Bouazizi
lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium. --- merci pour ce texte
JS
On Thursday February 3 2011, Karim Jbeili wrote:
-- Chers coll?gues, Puisqu'il est abondamment question d'?gypte dans les media et m?me sur cette liste, voici une petite analyse anthropologique des ?v?nements. Ces r?flexions proviennent d'un s?minaire ? Montr?al intitul? ?anthropologie du pr?sent? auquel collaborent quelques coll?gues ainsi qu'un historien. ? vous d'en juger cordialement
Karim Jbeili Psychanalyste www.calame.ca
Anthropologie du geste de Mohamed Bouazizi
Nous vivons des moments exceptionnels. Le monde arabe, surtout africain, conna?t un v?ritable tsunami r?volutionnaire qu?on aurait ? peine os? imaginer il y a quelques mois. L??tincelle est venue de ce h?ros tunisien Mohamed Bouazizi, qui pour d?fendre ses droits face ? la cleptocratie tunisienne, s?est immol? par le feu publiquement.
On a compris son geste comme un geste ?conomique et politique de r?volte contre les autorit?s. Ce geste a fait mouche puis a fait ?cole. Il a ?t? suivi par des gestes comparables un peu partout dans le monde arabe o? la r?volte contre les autorit?s a besoin d?instruments pour s?exprimer. Telle serait au fond la compr?hension politique qu?on pourrait donner ? ce geste.
On a pourtant le sentiment que cette interpr?tation n??puise pas la valeur du geste. Ne serait-ce que parce qu?il est purement socio- ?conomique. Il est rare que dans le monde arabe un geste d?une telle envergure n?ait pas une dimension religieuse, anti-imp?rialiste ou anti-isra?lienne. On a l?impression qu?il s?agit d?un geste ?pur? qui a ?t? vid? de toute la complexit? habituellement annex?e ? de tels gestes. On pourrait m?me dire que pour la premi?re fois dans l?histoire du monde arabe, un geste d?une telle puret? socio- ?conomique a r?ussi ? provoquer un tel raz-de-mar?e. Deux grandes premi?res donc : la puret? du geste et l?ampleur de son impact. On pourrait parler d?un changement majeur dans la conscience des Arabes tant ? un niveau individuel qu?? un niveau collectif.
Il faut faire appel ? l?anthropologie pour vraiment saisir, sans m?conna?tre leur richesse, la valeur de ces ?v?nements qui se succ?dent dans un rapport de cause ? effet. La vision politique retient la cause qui produit l?effet, mais ne peut saisir l?originalit? de la cause aussi bien que l?originalit? de l?effet dans leurs rapports au paradigme pr?c?dent.
L?anthropologie c?est l??tude des fondements de notre humanit?, des rapports que nous entretenons avec les deux bouts de notre vie : la naissance et la mort. Il s?agira ici de comprendre un certain rapport avec la mort que nous a offert Bouazizi en s?immolant, rapport qui se d?marque de celui qui nous a occup? durant les vingt derni?res ann?es: celui de la ceinture explosive des Islamistes.
La ceinture explosive a ceci de particulier qu?elle ne respecte pas l?int?grit? du corps. Elle le disperse en morceaux sur une grande ?tendue. Sans compter que celui qui se fait exploser ne consent ? mourir que s?il emporte avec lui un certain nombre d?ennemis. Sinon l?islam ne l?autoriserait pas ? s?enlever la vie. La r?compense du suicid? est ailleurs, dans l?autre monde. L?attentat a donc un caract?re sacr?. Il est offert ? la divinit? dans la perspective d?une r?tribution dans l?au-del?. En mettant tous ces ?l?ments bout ? bout, on peut dire qu?il s?agit d?un rapport ? la vie, ? l?espace, ? la mort, qui a toutes les caract?ristiques du nomadisme.
L?id?e de corps en dispersion est une m?taphore de la dispersion de la tribu nomade dans de vastes espaces. L?importance du religieux comme ciment de la vie nomade est apparente aussi dans les motivations du suicid?. Il ne peut disposer librement de sa vie et doit justifier sa mort, aussi d?sesp?r?e fut-elle, par le meurtre de l?ennemi. Le caract?re nomadique transpara?t aussi du fait que les militants islamistes trouvent leur soutien aupr?s des nomades du Sahara, du Sina? ou des zones tribales du Pakistan. La cons?quence de ce caract?re nomadique a ?t? que la n?buleuse islamiste n?a jamais r?ussi ? prendre le pouvoir en zone urbaine. Les seuls exceptions ?tant Ghazza et l?Iran.
L?Iran appartient ? la mouvance islamiste chiite. Et, contrairement ? la mouvance sunnite, l?Iran a toujours eu une philosophie dialectique implicite depuis les temps pr?islamiques. Les Perses ont ?t? Zoroastriens avant d??tre Musulmans et ont conserv?, dans leur pens?e, l?id?e d?une dialectique implicite entre l?ombre et la lumi?re, le bien et le mal.
Cette opposition dialectique se traduit aussi entre le corps et l?esprit. Les Chiites ont une fa?on tout ? fait exceptionnelle de traiter leur corps qu?on peut observer dans les c?r?monies de la Achoura. Ils traitent alors leur corps en le flagellant et en le frappant avec des ?p?es de fa?on tout ? fait comparable aux parcours des chemins de croix qu?on pratique ? P?ques en Am?rique du Sud ou aux Philippines. Ici la surface corporelle est mise en valeur par les blessures qu?on lui inflige, mais elle reste coh?rente jusqu?au bout. Jamais elle n?est soumise ? l??clatement et ? la dispersion.
L?Islam sunnite au contraire est un Islam unitaire pour lequel le corps et l?esprit ne font qu?une seule et m?me entit?. Il n?est pas question pour lui de maltraiter le corps apr?s l?avoir distingu? de l?esprit comme le font les Chiites et les Chr?tiens. Il est pris entre l?un et le multiple et ne conna?t pas la dualit?. En cas de difficult?, lorsque l?Un ne fait plus l?affaire, il n?a d?autre alternative que le multiple. Dans ce cas l?explosion.
Le deuxi?me contre-exemple ? la difficult? des Islamistes ? prendre le pouvoir est celui de Ghazza. On pourrait facilement consid?rer Ghazza comme une zone nomade ? la p?riph?rie d?Isra?l. D?ailleurs, le blocus extr?mement rigide auquel Ghazza a ?t? soumise est sans doute la preuve que la crainte d?un ?clatement ou d?une dispersion ?tait ? la base de ce comportement tr?s peu logique et contre-productif des Isra?liens. On peut penser que la r?action des pays occidentaux ?tait fond?e sur le m?me fantasme d?une crainte de l??clatement. La prise de pouvoir du Hamas ? Ghazza, c?est-?-dire sa capacit? d??tre responsable de ses fronti?res n?est pensable que parce que ces m?mes fronti?res sont d?finies par la pression isra?lienne.
L?islamisme sunnite se d?finit par le nomadisme, l??clatement et la dispersion du corps. Mais il se d?finit aussi par son refus de jouer le jeu h?g?lien de l?Occident. Ce jeu philosophique consiste ? se soumettre ? la force par crainte d??tre tu? comme Hegel le d?crit dans son mythe du ma?tre et de l?esclave.
L?islamiste sunnite refuse la crainte de mourir parce qu?il sait que cette crainte reviendrait ? reconna?tre le ma?tre qu?est l?Occident. Il refuse ? l?Occident cette reconnaissance dont il a besoin. Le corps de la femme qui s?offre au regard est aussi une soumission au regard du ma?tre et une reconnaissance de celui-ci. Point n?est besoin pour la femme de mourir pour refuser de jouer le jeu. Il lui suffit de se voiler totalement en se refusant ainsi aux regards du ma?tre occidental, lui refusant du m?me coup toute reconnaissance.
L?islamisme sunnite est une sortie du jeu h?g?lien occidental. Il a r?ussi ? rep?rer ce qui pouvait stimuler l?exasp?ration occidentale. Il se pr?sente comme islamique, ce qui est de bonne guerre mais, en r?alit?, il est simplement anti-occidental. Il a simplement entrepris d?assurer sa pr?sence face ? l?Occident en stimulant chez lui la peur, la rage et l?exasp?ration. Il n?a d?islamique que le nom.
Le geste de Bouazizi a ?t? compris sur l?arri?re-plan islamiste dont il diff?re compl?tement. Contrairement au paradigme pr?c?dent qui institue le mod?le de l??clatement, il stimule l?enveloppe corporelle en l?enflammant. Il d?signe de ce fait une diff?rence radicale entre int?rieur et ext?rieur. Diff?rence qui a un caract?re instituant comme nous allons le voir.
Les mythes fondateurs urbains pointent habituellement cette diff?rence entre l?int?rieur et l?ext?rieur. Les exemples les plus connus ?tant les mythes li?s ? la fondation de Carthage, de Th?bes et de Rome.
Les murailles de Carthage devaient avoir la surface d?une peau de b?uf. On a d?coup? cette peau en fines lani?res qui ont pu ainsi tracer un p?rim?tre suffisamment substantiel.
La fondation de Th?bes d?signe aussi les murailles de la ville, puisque les deux fr?res ennemis ?t?ocle et Polynice gisent de part et d?autre de cette muraille. L?un ayant droit ? une s?pulture et l?autre pas.
La fondation de Rome d?signe aussi la muraille de la cit?. Romulus et Remus sont de part et d?autre du sillon qui d?finit les contours de la cit?, l?un mort l?autre pas.
D?finir une fronti?re ?tanche et la d?signer avec insistance sous forme mythique a un caract?re instituant. Un certain pouvoir devient possible au sein de cette enceinte, alors qu?au del? de l?enceinte, c?est la barbarie qui r?gne, l?absence de lois.
Bouazizi d?signe son enceinte corporelle en y mettant le feu. La dispersion nomadique du corps islamiste subit une soudaine condensation ? l?int?rieur d?un corps enflamm?. Pas besoin ici du subterfuge des fr?res ennemis qui gisent de part et d?autre de la muraille pour la d?signer. La fronti?re corporelle est d?sign?e par son inflammation.
Elle implique la responsabilit? et le pouvoir dans les strictes limites de cette enveloppe corporelle. Ce corps qui jusqu?? pr?sent ?tait la propri?t? de Dieu et qu?on ne pouvait d?truire qu?en prenant le pr?texte de tuer un ennemi, Bouazizi en prend possession et s?autorise de l?immoler sous sa propre responsabilit?.
En immolant son corps, il n?est plus ni musulman, ni chr?tien, ni anti- isra?lien, ni anti-occidental. Il est juste un citoyen qui vient d?entrer ? l?int?rieur des limites de son corps et d?y prendre le pouvoir.
Tout le monde a compris que toute la Tunisie pouvait se r?instituer ? travers le corps de Bouazizi. La Tunisie la?que pouvait ainsi trouver les sources de son inspiration ? travers le corps enflamm? d?un vendeur de l?gumes dans sa r?volte socio-?conomique. La Tunisie s?est ainsi refond?e par la peau lac?r?e de Bouazizi comme Carthage au m?me endroit il y a plus de 2800 ans s??tait fond?e sur la peau lac?r?e d?un b?uf.
Le paradigme islamiste fonctionnait en opposition ? l?Occident. Depuis le geste de Bouazizi, l?Occident n?a plus sa place dans la formule. L??hainamoration? de l?Occident a pris fin. Le corps de Bouazizi s?est trouv? identifi? ? celui de la Tunisie. Et son immolation s?est traduite par une r?volution qui a pris le contr?le du pays. La contagion se poursuit et pourrait atteindre une ?tendue insoup?onn?e=
-- Jacques B. Siboni mailto:jacsib at Lutecium.org 8 pass. Charles Albert, F75018 Paris, France Tel: +33 142 287 678 Fax: +33 951 720 069 Tel USA: (510) 520-6711 Home Page: http://jacsib.lutecium.org/ Lutecium pages: http://www.lutecium.org http://www.lutecium.us
_______________________________________________ A question? click Help-Me at lutecium.org Lutecium-group mailing list Lutecium-group at lutecium.org http://cerium.lutecium.org/cgi-bin/mailman/listinfo/lutecium-group
Cher Monsieur, Je ne voudrais vraiment pas rater l'occasion de discuter avec un Isra?lien. Je dirais, pour vous r?pondre, que vous r?agissez ? mon texte avec des concepts qui appartiennent ? l'ancien paradigme. Celui qui met en alternative, en les opposants quelquefois, l'?tat et un extr?misme religieux. Cette alternative oppositionnelle existe partout en Orient. Elle est extr?mement rigide et peut durer des d?cennies. Il semble qu'elle ait un caract?re nomadique. Actuellement cette tendance commence ? fl?chir dans le monde arabe africain mais r?siste dans le monde arabe asiatique. On peut m?me tr?s bien imaginer qu'Isra?l est lui aussi pris dans cette alternative nomade. J'ignore si un jour les r?volutions qui s?vissent dans le monde arabe africain pourront un jour atteindre Isra?l et le monde arabe asiatique. J'en doute pour l'instant. Il y a une telle tension dans cette zone que les gens ont trop de fid?lit? ? leur ?nation? pour faire la r?volution. comme je le signale dans mon texte ces r?volutions en Afrique arabe mettent fin au caract?re nomadique et r?occupent la cit? ? travers le corps br?lant de Bouazizi comme signifiant majeur Pour l'instant la r?volution ?gyptienne occulte un peu les conflits sur le versant asiatique. Tout le monde retient son souffle et attend la suite des ?v?nements. Les chicanes sont suspendues. On verra. Cordialement ???? ????? ???? ?????? www.calame.ca Le 11-02-09 ? 10:31, Marco Mauas a ?crit :
lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium. --- Bonjour, Le texte de M. karim Jbeili prends appui sur les evenements de l'Egypte pour bien aussi critiquer, au moisn deux ou trois fois, sans aucune possiblite de reponse, Israel, bien que soulignant que de la part des evenements des manifestants on n'ecoute pas cette meme tendance anti-Israelienne. Je salue la jeunesse du mouvement en Egypte, et aussi prends distance et deplore tout ussage oportuniste. Cela ne contribue nullement a aucun dialogue de quelconque orientation, psychanalytique ou autre. Marco Mauas ----- Original Message ----- From: "Jacques B. Siboni" <jacsib at lutecium.org
To: <lutecium-group at lutecium.org> Sent: Wednesday, February 09, 2011 5:15 PM Subject: Re: [Lutecium-group] Anthropologie du geste de Bouazizi
lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium. --- merci pour ce texte
JS
On Thursday February 3 2011, Karim Jbeili wrote:
-- Chers coll?gues, Puisqu'il est abondamment question d'?gypte dans les media et m?me sur cette liste, voici une petite analyse anthropologique des ?v?nements. Ces r?flexions proviennent d'un s?minaire ? Montr?al intitul? ?anthropologie du pr?sent? auquel collaborent quelques coll?gues ainsi qu'un historien. ? vous d'en juger cordialement
Karim Jbeili Psychanalyste www.calame.ca
Anthropologie du geste de Mohamed Bouazizi
Nous vivons des moments exceptionnels. Le monde arabe, surtout africain, conna?t un v?ritable tsunami r?volutionnaire qu?on aurait ? peine os? imaginer il y a quelques mois. L??tincelle est venue de ce h?ros tunisien Mohamed Bouazizi, qui pour d?fendre ses droits face ? la cleptocratie tunisienne, s?est immol? par le feu publiquement.
On a compris son geste comme un geste ?conomique et politique de r?volte contre les autorit?s. Ce geste a fait mouche puis a fait ?cole. Il a ?t? suivi par des gestes comparables un peu partout dans le monde arabe o? la r?volte contre les autorit?s a besoin d?instruments pour s?exprimer. Telle serait au fond la compr?hension politique qu?on pourrait donner ? ce geste.
On a pourtant le sentiment que cette interpr?tation n??puise pas la valeur du geste. Ne serait-ce que parce qu?il est purement socio- ?conomique. Il est rare que dans le monde arabe un geste d?une telle envergure n?ait pas une dimension religieuse, anti-imp?rialiste ou anti-isra?lienne. On a l?impression qu?il s?agit d?un geste ?pur? qui a ?t? vid? de toute la complexit? habituellement annex?e ? de tels gestes. On pourrait m?me dire que pour la premi?re fois dans l?histoire du monde arabe, un geste d?une telle puret? socio- ?conomique a r?ussi ? provoquer un tel raz-de-mar?e. Deux grandes premi?res donc : la puret? du geste et l?ampleur de son impact. On pourrait parler d?un changement majeur dans la conscience des Arabes tant ? un niveau individuel qu?? un niveau collectif.
Il faut faire appel ? l?anthropologie pour vraiment saisir, sans m?conna?tre leur richesse, la valeur de ces ?v?nements qui se succ?dent dans un rapport de cause ? effet. La vision politique retient la cause qui produit l?effet, mais ne peut saisir l?originalit? de la cause aussi bien que l?originalit? de l?effet dans leurs rapports au paradigme pr?c?dent.
L?anthropologie c?est l??tude des fondements de notre humanit?, des rapports que nous entretenons avec les deux bouts de notre vie : la naissance et la mort. Il s?agira ici de comprendre un certain rapport avec la mort que nous a offert Bouazizi en s?immolant, rapport qui se d?marque de celui qui nous a occup? durant les vingt derni?res ann?es: celui de la ceinture explosive des Islamistes.
La ceinture explosive a ceci de particulier qu?elle ne respecte pas l?int?grit? du corps. Elle le disperse en morceaux sur une grande ?tendue. Sans compter que celui qui se fait exploser ne consent ? mourir que s?il emporte avec lui un certain nombre d?ennemis. Sinon l?islam ne l?autoriserait pas ? s?enlever la vie. La r?compense du suicid? est ailleurs, dans l?autre monde. L?attentat a donc un caract?re sacr?. Il est offert ? la divinit? dans la perspective d?une r?tribution dans l?au-del?. En mettant tous ces ?l?ments bout ? bout, on peut dire qu?il s?agit d?un rapport ? la vie, ? l?espace, ? la mort, qui a toutes les caract?ristiques du nomadisme.
L?id?e de corps en dispersion est une m?taphore de la dispersion de la tribu nomade dans de vastes espaces. L?importance du religieux comme ciment de la vie nomade est apparente aussi dans les motivations du suicid?. Il ne peut disposer librement de sa vie et doit justifier sa mort, aussi d?sesp?r?e fut-elle, par le meurtre de l?ennemi. Le caract?re nomadique transpara?t aussi du fait que les militants islamistes trouvent leur soutien aupr?s des nomades du Sahara, du Sina? ou des zones tribales du Pakistan. La cons?quence de ce caract?re nomadique a ?t? que la n?buleuse islamiste n?a jamais r?ussi ? prendre le pouvoir en zone urbaine. Les seuls exceptions ?tant Ghazza et l?Iran.
L?Iran appartient ? la mouvance islamiste chiite. Et, contrairement ? la mouvance sunnite, l?Iran a toujours eu une philosophie dialectique implicite depuis les temps pr?islamiques. Les Perses ont ?t? Zoroastriens avant d??tre Musulmans et ont conserv?, dans leur pens?e, l?id?e d?une dialectique implicite entre l?ombre et la lumi?re, le bien et le mal.
Cette opposition dialectique se traduit aussi entre le corps et l?esprit. Les Chiites ont une fa?on tout ? fait exceptionnelle de traiter leur corps qu?on peut observer dans les c?r?monies de la Achoura. Ils traitent alors leur corps en le flagellant et en le frappant avec des ?p?es de fa?on tout ? fait comparable aux parcours des chemins de croix qu?on pratique ? P?ques en Am?rique du Sud ou aux Philippines. Ici la surface corporelle est mise en valeur par les blessures qu?on lui inflige, mais elle reste coh?rente jusqu?au bout. Jamais elle n?est soumise ? l??clatement et ? la dispersion.
L?Islam sunnite au contraire est un Islam unitaire pour lequel le corps et l?esprit ne font qu?une seule et m?me entit?. Il n?est pas question pour lui de maltraiter le corps apr?s l?avoir distingu? de l?esprit comme le font les Chiites et les Chr?tiens. Il est pris entre l?un et le multiple et ne conna?t pas la dualit?. En cas de difficult?, lorsque l?Un ne fait plus l?affaire, il n?a d?autre alternative que le multiple. Dans ce cas l?explosion.
Le deuxi?me contre-exemple ? la difficult? des Islamistes ? prendre le pouvoir est celui de Ghazza. On pourrait facilement consid?rer Ghazza comme une zone nomade ? la p?riph?rie d?Isra?l. D?ailleurs, le blocus extr?mement rigide auquel Ghazza a ?t? soumise est sans doute la preuve que la crainte d?un ?clatement ou d?une dispersion ?tait ? la base de ce comportement tr?s peu logique et contre-productif des Isra?liens. On peut penser que la r?action des pays occidentaux ?tait fond?e sur le m?me fantasme d?une crainte de l??clatement. La prise de pouvoir du Hamas ? Ghazza, c?est-?-dire sa capacit? d??tre responsable de ses fronti?res n?est pensable que parce que ces m?mes fronti?res sont d?finies par la pression isra?lienne.
L?islamisme sunnite se d?finit par le nomadisme, l??clatement et la dispersion du corps. Mais il se d?finit aussi par son refus de jouer le jeu h?g?lien de l?Occident. Ce jeu philosophique consiste ? se soumettre ? la force par crainte d??tre tu? comme Hegel le d?crit dans son mythe du ma?tre et de l?esclave.
L?islamiste sunnite refuse la crainte de mourir parce qu?il sait que cette crainte reviendrait ? reconna?tre le ma?tre qu?est l?Occident. Il refuse ? l?Occident cette reconnaissance dont il a besoin. Le corps de la femme qui s?offre au regard est aussi une soumission au regard du ma?tre et une reconnaissance de celui-ci. Point n?est besoin pour la femme de mourir pour refuser de jouer le jeu. Il lui suffit de se voiler totalement en se refusant ainsi aux regards du ma?tre occidental, lui refusant du m?me coup toute reconnaissance.
L?islamisme sunnite est une sortie du jeu h?g?lien occidental. Il a r?ussi ? rep?rer ce qui pouvait stimuler l?exasp?ration occidentale. Il se pr?sente comme islamique, ce qui est de bonne guerre mais, en r?alit?, il est simplement anti-occidental. Il a simplement entrepris d?assurer sa pr?sence face ? l?Occident en stimulant chez lui la peur, la rage et l?exasp?ration. Il n?a d?islamique que le nom.
Le geste de Bouazizi a ?t? compris sur l?arri?re-plan islamiste dont il diff?re compl?tement. Contrairement au paradigme pr?c?dent qui institue le mod?le de l??clatement, il stimule l?enveloppe corporelle en l?enflammant. Il d?signe de ce fait une diff?rence radicale entre int?rieur et ext?rieur. Diff?rence qui a un caract?re instituant comme nous allons le voir.
Les mythes fondateurs urbains pointent habituellement cette diff?rence entre l?int?rieur et l?ext?rieur. Les exemples les plus connus ?tant les mythes li?s ? la fondation de Carthage, de Th?bes et de Rome.
Les murailles de Carthage devaient avoir la surface d?une peau de b?uf. On a d?coup? cette peau en fines lani?res qui ont pu ainsi tracer un p?rim?tre suffisamment substantiel.
La fondation de Th?bes d?signe aussi les murailles de la ville, puisque les deux fr?res ennemis ?t?ocle et Polynice gisent de part et d?autre de cette muraille. L?un ayant droit ? une s?pulture et l?autre pas.
La fondation de Rome d?signe aussi la muraille de la cit?. Romulus et Remus sont de part et d?autre du sillon qui d?finit les contours de la cit?, l?un mort l?autre pas.
D?finir une fronti?re ?tanche et la d?signer avec insistance sous forme mythique a un caract?re instituant. Un certain pouvoir devient possible au sein de cette enceinte, alors qu?au del? de l?enceinte, c?est la barbarie qui r?gne, l?absence de lois.
Bouazizi d?signe son enceinte corporelle en y mettant le feu. La dispersion nomadique du corps islamiste subit une soudaine condensation ? l?int?rieur d?un corps enflamm?. Pas besoin ici du subterfuge des fr?res ennemis qui gisent de part et d?autre de la muraille pour la d?signer. La fronti?re corporelle est d?sign?e par son inflammation.
Elle implique la responsabilit? et le pouvoir dans les strictes limites de cette enveloppe corporelle. Ce corps qui jusqu?? pr?sent ?tait la propri?t? de Dieu et qu?on ne pouvait d?truire qu?en prenant le pr?texte de tuer un ennemi, Bouazizi en prend possession et s?autorise de l?immoler sous sa propre responsabilit?.
En immolant son corps, il n?est plus ni musulman, ni chr?tien, ni anti- isra?lien, ni anti-occidental. Il est juste un citoyen qui vient d?entrer ? l?int?rieur des limites de son corps et d?y prendre le pouvoir.
Tout le monde a compris que toute la Tunisie pouvait se r?instituer ? travers le corps de Bouazizi. La Tunisie la?que pouvait ainsi trouver les sources de son inspiration ? travers le corps enflamm? d?un vendeur de l?gumes dans sa r?volte socio-?conomique. La Tunisie s?est ainsi refond?e par la peau lac?r?e de Bouazizi comme Carthage au m?me endroit il y a plus de 2800 ans s??tait fond?e sur la peau lac?r?e d?un b?uf.
Le paradigme islamiste fonctionnait en opposition ? l?Occident. Depuis le geste de Bouazizi, l?Occident n?a plus sa place dans la formule. L??hainamoration? de l?Occident a pris fin. Le corps de Bouazizi s?est trouv? identifi? ? celui de la Tunisie. Et son immolation s?est traduite par une r?volution qui a pris le contr?le du pays. La contagion se poursuit et pourrait atteindre une ?tendue insoup?onn?e=
-- Jacques B. Siboni mailto:jacsib at Lutecium.org 8 pass. Charles Albert, F75018 Paris, France Tel: +33 142 287 678 Fax: +33 951 720 069 Tel USA: (510) 520-6711 Home Page: http://jacsib.lutecium.org/ Lutecium pages: http://www.lutecium.org http://www.lutecium.us
_______________________________________________ A question? click Help-Me at lutecium.org Lutecium-group mailing list Lutecium-group at lutecium.org http://cerium.lutecium.org/cgi-bin/mailman/listinfo/lutecium-group
_______________________________________________ A question? click Help-Me at lutecium.org Lutecium-group mailing list Lutecium-group at lutecium.org http://cerium.lutecium.org/cgi-bin/mailman/listinfo/lutecium-group
Merci pour ce texte. Sesarino Em 09/02/2011, ?s 13:15, Jacques B. Siboni escreveu:
lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium. --- merci pour ce texte
JS
On Thursday February 3 2011, Karim Jbeili wrote:
-- Chers coll?gues, Puisqu'il est abondamment question d'?gypte dans les media et m?me sur cette liste, voici une petite analyse anthropologique des ?v?nements. Ces r?flexions proviennent d'un s?minaire ? Montr?al intitul? ?anthropologie du pr?sent? auquel collaborent quelques coll?gues ainsi qu'un historien. ? vous d'en juger cordialement
Karim Jbeili Psychanalyste www.calame.ca
Anthropologie du geste de Mohamed Bouazizi
Nous vivons des moments exceptionnels. Le monde arabe, surtout africain, conna?t un v?ritable tsunami r?volutionnaire qu?on aurait ? peine os? imaginer il y a quelques mois. L??tincelle est venue de ce h?ros tunisien Mohamed Bouazizi, qui pour d?fendre ses droits face ? la cleptocratie tunisienne, s?est immol? par le feu publiquement.
On a compris son geste comme un geste ?conomique et politique de r?volte contre les autorit?s. Ce geste a fait mouche puis a fait ?cole. Il a ?t? suivi par des gestes comparables un peu partout dans le monde arabe o? la r?volte contre les autorit?s a besoin d?instruments pour s?exprimer. Telle serait au fond la compr?hension politique qu?on pourrait donner ? ce geste.
On a pourtant le sentiment que cette interpr?tation n??puise pas la valeur du geste. Ne serait-ce que parce qu?il est purement socio- ?conomique. Il est rare que dans le monde arabe un geste d?une telle envergure n?ait pas une dimension religieuse, anti-imp?rialiste ou anti-isra?lienne. On a l?impression qu?il s?agit d?un geste ?pur? qui a ?t? vid? de toute la complexit? habituellement annex?e ? de tels gestes. On pourrait m?me dire que pour la premi?re fois dans l?histoire du monde arabe, un geste d?une telle puret? socio- ?conomique a r?ussi ? provoquer un tel raz-de-mar?e. Deux grandes premi?res donc : la puret? du geste et l?ampleur de son impact. On pourrait parler d?un changement majeur dans la conscience des Arabes tant ? un niveau individuel qu?? un niveau collectif.
Il faut faire appel ? l?anthropologie pour vraiment saisir, sans m?conna?tre leur richesse, la valeur de ces ?v?nements qui se succ?dent dans un rapport de cause ? effet. La vision politique retient la cause qui produit l?effet, mais ne peut saisir l?originalit? de la cause aussi bien que l?originalit? de l?effet dans leurs rapports au paradigme pr?c?dent.
L?anthropologie c?est l??tude des fondements de notre humanit?, des rapports que nous entretenons avec les deux bouts de notre vie : la naissance et la mort. Il s?agira ici de comprendre un certain rapport avec la mort que nous a offert Bouazizi en s?immolant, rapport qui se d?marque de celui qui nous a occup? durant les vingt derni?res ann?es: celui de la ceinture explosive des Islamistes.
La ceinture explosive a ceci de particulier qu?elle ne respecte pas l?int?grit? du corps. Elle le disperse en morceaux sur une grande ?tendue. Sans compter que celui qui se fait exploser ne consent ? mourir que s?il emporte avec lui un certain nombre d?ennemis. Sinon l?islam ne l?autoriserait pas ? s?enlever la vie. La r?compense du suicid? est ailleurs, dans l?autre monde. L?attentat a donc un caract?re sacr?. Il est offert ? la divinit? dans la perspective d?une r?tribution dans l?au-del?. En mettant tous ces ?l?ments bout ? bout, on peut dire qu?il s?agit d?un rapport ? la vie, ? l?espace, ? la mort, qui a toutes les caract?ristiques du nomadisme.
L?id?e de corps en dispersion est une m?taphore de la dispersion de la tribu nomade dans de vastes espaces. L?importance du religieux comme ciment de la vie nomade est apparente aussi dans les motivations du suicid?. Il ne peut disposer librement de sa vie et doit justifier sa mort, aussi d?sesp?r?e fut-elle, par le meurtre de l?ennemi. Le caract?re nomadique transpara?t aussi du fait que les militants islamistes trouvent leur soutien aupr?s des nomades du Sahara, du Sina? ou des zones tribales du Pakistan. La cons?quence de ce caract?re nomadique a ?t? que la n?buleuse islamiste n?a jamais r?ussi ? prendre le pouvoir en zone urbaine. Les seuls exceptions ?tant Ghazza et l?Iran.
L?Iran appartient ? la mouvance islamiste chiite. Et, contrairement ? la mouvance sunnite, l?Iran a toujours eu une philosophie dialectique implicite depuis les temps pr?islamiques. Les Perses ont ?t? Zoroastriens avant d??tre Musulmans et ont conserv?, dans leur pens?e, l?id?e d?une dialectique implicite entre l?ombre et la lumi?re, le bien et le mal.
Cette opposition dialectique se traduit aussi entre le corps et l?esprit. Les Chiites ont une fa?on tout ? fait exceptionnelle de traiter leur corps qu?on peut observer dans les c?r?monies de la Achoura. Ils traitent alors leur corps en le flagellant et en le frappant avec des ?p?es de fa?on tout ? fait comparable aux parcours des chemins de croix qu?on pratique ? P?ques en Am?rique du Sud ou aux Philippines. Ici la surface corporelle est mise en valeur par les blessures qu?on lui inflige, mais elle reste coh?rente jusqu?au bout. Jamais elle n?est soumise ? l??clatement et ? la dispersion.
L?Islam sunnite au contraire est un Islam unitaire pour lequel le corps et l?esprit ne font qu?une seule et m?me entit?. Il n?est pas question pour lui de maltraiter le corps apr?s l?avoir distingu? de l?esprit comme le font les Chiites et les Chr?tiens. Il est pris entre l?un et le multiple et ne conna?t pas la dualit?. En cas de difficult?, lorsque l?Un ne fait plus l?affaire, il n?a d?autre alternative que le multiple. Dans ce cas l?explosion.
Le deuxi?me contre-exemple ? la difficult? des Islamistes ? prendre le pouvoir est celui de Ghazza. On pourrait facilement consid?rer Ghazza comme une zone nomade ? la p?riph?rie d?Isra?l. D?ailleurs, le blocus extr?mement rigide auquel Ghazza a ?t? soumise est sans doute la preuve que la crainte d?un ?clatement ou d?une dispersion ?tait ? la base de ce comportement tr?s peu logique et contre-productif des Isra?liens. On peut penser que la r?action des pays occidentaux ?tait fond?e sur le m?me fantasme d?une crainte de l??clatement. La prise de pouvoir du Hamas ? Ghazza, c?est-?-dire sa capacit? d??tre responsable de ses fronti?res n?est pensable que parce que ces m?mes fronti?res sont d?finies par la pression isra?lienne.
L?islamisme sunnite se d?finit par le nomadisme, l??clatement et la dispersion du corps. Mais il se d?finit aussi par son refus de jouer le jeu h?g?lien de l?Occident. Ce jeu philosophique consiste ? se soumettre ? la force par crainte d??tre tu? comme Hegel le d?crit dans son mythe du ma?tre et de l?esclave.
L?islamiste sunnite refuse la crainte de mourir parce qu?il sait que cette crainte reviendrait ? reconna?tre le ma?tre qu?est l?Occident. Il refuse ? l?Occident cette reconnaissance dont il a besoin. Le corps de la femme qui s?offre au regard est aussi une soumission au regard du ma?tre et une reconnaissance de celui-ci. Point n?est besoin pour la femme de mourir pour refuser de jouer le jeu. Il lui suffit de se voiler totalement en se refusant ainsi aux regards du ma?tre occidental, lui refusant du m?me coup toute reconnaissance.
L?islamisme sunnite est une sortie du jeu h?g?lien occidental. Il a r?ussi ? rep?rer ce qui pouvait stimuler l?exasp?ration occidentale. Il se pr?sente comme islamique, ce qui est de bonne guerre mais, en r?alit?, il est simplement anti-occidental. Il a simplement entrepris d?assurer sa pr?sence face ? l?Occident en stimulant chez lui la peur, la rage et l?exasp?ration. Il n?a d?islamique que le nom.
Le geste de Bouazizi a ?t? compris sur l?arri?re-plan islamiste dont il diff?re compl?tement. Contrairement au paradigme pr?c?dent qui institue le mod?le de l??clatement, il stimule l?enveloppe corporelle en l?enflammant. Il d?signe de ce fait une diff?rence radicale entre int?rieur et ext?rieur. Diff?rence qui a un caract?re instituant comme nous allons le voir.
Les mythes fondateurs urbains pointent habituellement cette diff?rence entre l?int?rieur et l?ext?rieur. Les exemples les plus connus ?tant les mythes li?s ? la fondation de Carthage, de Th?bes et de Rome.
Les murailles de Carthage devaient avoir la surface d?une peau de b?uf. On a d?coup? cette peau en fines lani?res qui ont pu ainsi tracer un p?rim?tre suffisamment substantiel.
La fondation de Th?bes d?signe aussi les murailles de la ville, puisque les deux fr?res ennemis ?t?ocle et Polynice gisent de part et d?autre de cette muraille. L?un ayant droit ? une s?pulture et l?autre pas.
La fondation de Rome d?signe aussi la muraille de la cit?. Romulus et Remus sont de part et d?autre du sillon qui d?finit les contours de la cit?, l?un mort l?autre pas.
D?finir une fronti?re ?tanche et la d?signer avec insistance sous forme mythique a un caract?re instituant. Un certain pouvoir devient possible au sein de cette enceinte, alors qu?au del? de l?enceinte, c?est la barbarie qui r?gne, l?absence de lois.
Bouazizi d?signe son enceinte corporelle en y mettant le feu. La dispersion nomadique du corps islamiste subit une soudaine condensation ? l?int?rieur d?un corps enflamm?. Pas besoin ici du subterfuge des fr?res ennemis qui gisent de part et d?autre de la muraille pour la d?signer. La fronti?re corporelle est d?sign?e par son inflammation.
Elle implique la responsabilit? et le pouvoir dans les strictes limites de cette enveloppe corporelle. Ce corps qui jusqu?? pr?sent ?tait la propri?t? de Dieu et qu?on ne pouvait d?truire qu?en prenant le pr?texte de tuer un ennemi, Bouazizi en prend possession et s?autorise de l?immoler sous sa propre responsabilit?.
En immolant son corps, il n?est plus ni musulman, ni chr?tien, ni anti- isra?lien, ni anti-occidental. Il est juste un citoyen qui vient d?entrer ? l?int?rieur des limites de son corps et d?y prendre le pouvoir.
Tout le monde a compris que toute la Tunisie pouvait se r?instituer ? travers le corps de Bouazizi. La Tunisie la?que pouvait ainsi trouver les sources de son inspiration ? travers le corps enflamm? d?un vendeur de l?gumes dans sa r?volte socio-?conomique. La Tunisie s?est ainsi refond?e par la peau lac?r?e de Bouazizi comme Carthage au m?me endroit il y a plus de 2800 ans s??tait fond?e sur la peau lac?r?e d?un b?uf.
Le paradigme islamiste fonctionnait en opposition ? l?Occident. Depuis le geste de Bouazizi, l?Occident n?a plus sa place dans la formule. L??hainamoration? de l?Occident a pris fin. Le corps de Bouazizi s?est trouv? identifi? ? celui de la Tunisie. Et son immolation s?est traduite par une r?volution qui a pris le contr?le du pays. La contagion se poursuit et pourrait atteindre une ?tendue insoup?onn?e=
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