Deux articles de ? Lib? ? susceptibles de vous int?resser. JP B ____________ ? Sigmund Freud s?est tromp? en pensant avoir d?couvert l?inconscient. Ce qu?il a d?couvert, c?est le conscient. ? Clause de conscience L?inconscient freudien est-il compatible avec les neuro-sciences ? Entretien avec Lionel Naccache. Par Natalie LEVISALLES QUOTIDIEN : jeudi 21 d?cembre 2006 Lionel Naccache Le Nouvel Inconscient. Freud, Christophe Colomb des neurosciences Odile Jacob, 464 pp., 29 ? La sc?ne se passe dans un laboratoire am?ricain. ? la suite d?une l?sion c?r?brale, un malade, G.Y., est devenu aveugle dans la partie droite de son champ visuel. Si on lui pr?sente une image, un visage par exemple, et qu?on lui demande ce qu?il voit, il r?pond : ? Rien, bien s?r ! ? Mais si on insiste : ? D?accord, mais quand m?me, ce visage, il est apeur? ou neutre ? ?, G.Y. r?pond, au hasard, croit-il, mais sans jamais se tromper. La raison de ce ph?nom?ne stup?fiant, explique le neurobiologiste Lionel Naccache au d?but de son livre, le Nouvel Inconscient, c?est que la partie du cerveau qui lui permet de voir consciemment a ?t? d?truite. Mais d?autres r?gions celle qui permet de voir inconsciemment, celle qui permet de reconna?tre les ?motions sont intactes, m?me si leurs performances ne peuvent acc?der ? la conscience. Voici une exp?rience parmi les dizaines que Naccache raconte et qui l?aident ? faire petit ? petit appara?tre devant nos yeux ce qui, dans nos pens?es et comportements de chaque instant, est conscient et ce qui est inconscient, ce qu?est la conscience et ce qu?est l?inconscient. Une exploration qui d?marre dans le monde des neurosciences et qui emm?ne le lecteur jusqu?? la psychanalyse. Lionel Naccache, 37 ans, est un sp?cialiste de la conscience, c?est un concept qu?il fr?quente quotidiennement. En tant que neurologue, il voit tous les jours des malades qui, d?une mani?re ou d?une autre, ont des troubles de la conscience. En tant que chercheur en neurosciences cognitives, il travaille depuis des ann?es sur des exp?riences qui permettent d?isoler les particules ?l?mentaires de la conscience, et de l?inconscient. ? Sommes-nous capables de parler de la conscience autrement qu?en termes subjectifs ? ? demande-t-il au d?but de son livre. La suite montre que la r?ponse est ?videmment oui. La conscience et l?inconscient ont longtemps ?t? la propri?t? exclusive de la philosophie, puis de la psychanalyse. Depuis une vingtaine d?ann?es, avec l?arriv?e de la neuropsychologie clinique et des techniques d?imagerie qui permettent de voir le cerveau penser en temps r?el, ils appartiennent aussi aux neurosciences. Dans les premiers chapitres, Naccache commence par nous d?voiler, une ? une, les propri?t?s du conscient et de l?inconscient neurologiques et cognitifs. Certaines nous semblent ?videntes, d?autres moins. On apprend ainsi qu?est conscient ce qui est rapportable (? je vois un oiseau ?, ? je pense ? mes vacances ?), que l??vanescence est la marque m?me de l?inconscient (pour qu?une repr?sentation devienne consciente, il faut, notamment, qu?elle ait une dur?e minimale), que les processus inconscients sont incapables d?engendrer des pens?es originales, y compris dans le fameux cas de l?id?e de g?nie. L?intuition math?matique qui semble surgir des profondeurs de l?inconscient est toujours pr?c?d?e d?un tr?s long et tr?s intense travail conscient, on n?a jamais vu d?id?e math?matique surgir chez un charcutier, ni m?me chez un g?nie de la musique. Pour chaque concept avanc?, Naccache raconte des cas cliniques saisissants ou des exp?riences fascinantes d?ing?niosit? et de subtilit?. Il arrive que ce soit un peu technique, on peut passer, mais, la plupart du temps, on est en terrain connu, apr?s tout ce livre nous parle de quelque chose qui nous est absolument familier : nos id?es, comment elles se forment et o? elles naissent. Mais, surtout, il y a dans ce livre un vrai projet p?dagogique, un d?sir de convaincre en partageant des connaissances. On a le sentiment de participer ? une discussion avec un auteur qui n?est pas seulement un chercheur brillant, mais aussi un esprit particuli?rement humain et curieux. La deuxi?me partie du livre met en place une confrontation de l?inconscient neurologique avec l?inconscient psychanalytique, tel que Freud l?a d?crit. Naccache le dit d?s le d?part : il n?est pas analyste et n?a pas ?t? analys?, il a juste beaucoup lu Freud, et il a aim? cette lecture, ?a se voit. Il parle de Freud avec chaleur et empathie. Comment, se demande-t-il, quelqu?un qui ?tait, comme lui-m?me, neurologue, a-t-il pu ?voluer de cette mani?re ? ? Qu?a-t-il pu comprendre d?essentiel qui permette d??tablir un lien direct entre ses premi?res motivations et ses premi?res th?ories de la psychologie des profondeurs ? [?] Pourquoi a-t-il choisi cette voie ? Cette question ainsi entendue est ? l?origine de mon envie d??crire cet essai. ? Ce qui est int?ressant, c?est que Naccache utilise la d?marche intellectuelle de la m?thode exp?rimentale pour questionner les concepts et les contenus de la psychanalyse. Il met ses pas dans les pas de Freud, refait le m?me chemin, s?oriente avec les m?mes points de rep?re, qu?il regarde ? la fois avec les yeux de Freud, et avec ceux d?un neurologue qui dispose des outils et des acquis des neurosciences contemporaines. Dans un premier temps, il cherche les convergences sur l?inconscient, et il en trouve. La psychanalyse, comme la neurobiologie, d?crit un inconscient riche, complexe et divers, toutes deux s?accordent sur le statut originairement inconscient de toute repr?sentation mentale. Mais, en y regardant de plus pr?s, c?est autre chose. Au d?part, les descriptions de la conscience et de l?inconscient ?taient identiques : la confrontation des th?ses semblait donc l?gitime, explique-t-il. ? l?arriv?e, il ne d?couvre ? pas seulement des oppositions radicales, mais pire ?, il a l?impression ? de ne pas parler de la m?me chose ?. Deux exemples. Alors que Freud affirme que les repr?sentations inconscientes sont immortelles, les neurosciences d?montrent l??vanescence de l?inconscient. Mais il y a surtout le refoulement. Pour Freud, c?est un m?canisme inconscient, qui est dot? de facult?s de contr?le cognitif, rel?ve de la strat?gie et a une dur?e de vie quasiment illimit?e. ? Si on fait la synth?se de tout ?a, dit Naccache, on arrive ? quelque chose qui a une ?trange ressemblance avec ce que les neurobiologistes appellent le conscient. Le gros probl?me, pour moi, c?est que le refoulement est un ph?nom?ne extr?mement int?ressant, mais un ph?nom?ne conscient. ? L?inconscient freudien est donc largement incompatible avec l?inconscient cognitif, conclut-il. Il est ?vident qu? ? une bonne partie de l??difice th?orique freudien ne r?siste pas ? la lumi?re de la neurologie d?aujourd?hui. [?] Freud a ?chou? dans son projet de d?centrage du psychisme humain et dans sa tentative de penser l?inconscient ?. Point final ? Pas du tout. Quand il se demande s?il reste quelque chose de la psychanalyse, la r?ponse est oui, bien s?r. ? Freud s?est tromp? en pensant avoir d?couvert l?inconscient. Ce qu?il a d?couvert, c?est le conscient. ? Et, ajoute-t-il, la place centrale de la fiction dans notre ?conomie psychique. Deux id?es qu?il d?veloppe dans l?entretien ci-dessous. On peut ne pas ?tre d?accord avec lui, mais la d?monstration est troublante, extr?mement convaincante. Et surtout, on est impressionn? par sa compr?hension et ses intuitions incroyablement justes et fines sur la nature de la psychanalyse. On est frapp? de voir que, de cette position de neuroscientifique du d?but du XXIe si?cle, il r?ussit ? mettre en lumi?re, ou ? extraire, des choses qui ?taient sous le nez de tous psychanalystes et neuro-scientifiques, et que personne n?avait vues avant lui, en tout cas pas aussi explicitement. ____________ ? Sigmund Freud s?est tromp? en pensant avoir d?couvert l?inconscient. Ce qu?il a d?couvert, c?est le conscient. ? Neuroscience-fiction Pour Lionel Naccache, nous sommes constamment en train de sc?nariser le r?el. Par Natalie LEVISALLES QUOTIDIEN : jeudi 21 d?cembre 2006 Vous avez explos? la th?orie de l?inconscient freudien. Que faites-vous du reste de la psychanalyse ? J?ai eu envie de mettre entre parenth?ses le contenu de la th?orie freudienne pour voir si on pouvait mettre ? nu quelque chose de l?activit? analytique. Et, quand on fait ?a, c?est spectaculaire, quelque chose appara?t, qui est, je crois, le c?ur de l??uvre freudienne : on voit la posture du psychanalyste. Le psychanalyste, c?est un bonhomme qui, lorsqu?il est confront? ? un ph?nom?ne de la vie mentale, la sienne ou celle d?un autre, est dans une posture o? il ne cherche pas ? d?crire, il cherche ? interpr?ter, ? construire un sens. Ce qui compte, c?est : ce que je raconte, est-ce que ?a fait sens ou pas, par rapport ? ce qu?on me donne. Pour moi, l?inestimable h?ritage de Freud est pr?cis?ment cette posture consciente interpr?tative. Quand vous faites ?a, la question de savoir si ce que vous dites est vrai ou faux n?est plus pertinente, ce qui compte, c?est : est-ce que ?a vous aide ? produire du sens. Vu sous cet angle, le travail de la psychanalyse est un travail sur les fictions : on les recueille, on y fait attention et on essaie d?aider l?analysant ? d?placer ces fictions si elles sont pathog?nes pour lui, si elles le fixent quelque part. Le travail psychanalytique est une tentative d?aider l?analysant ? utiliser ses ressources fictionnelles pour retrouver davantage de libert? dans ses actions et pens?es. L?exemple du r?ve est assez g?nial. Pour Freud, clairement, ce n?est pas le mat?riau du r?ve qui est le plus important, c?est ce que le sujet fait du r?ve, comment il le raconte. C?est dans la narration m?me du r?ve qu?on voit appara?tre le travail de la conscience du sujet. Cette posture-l? est, je pense, le propre de la psychanalyse, envisag?e comme une th?rapeutique, mais aussi comme un rapport ? soi, ou une source de connaissance. Si je compare Freud ? Christophe Colomb, c?est parce qu?il a fait une immense d?couverte, et, en m?me temps, il ne l?a pas tout ? fait explicit?e comme telle. Contrairement ? ce qu?on pense, Freud n?est pas le d?couvreur de l?inconscient, mais d?une des propri?t?s fondamentales de notre vie consciente : lorsque nous sommes conscients, nous construisons du sens. Si on vous suit, quelles sont les cons?quences pour la psychanalyse ? D?abord, un constat : la psychanalyse est un travail de construction de nos fictions conscientes. Freud est vraiment le d?couvreur du fait que, lorsque nous sommes conscients, nous passons notre temps ? construire des fictions, ? chercher des causalit?s, ? sc?nariser le r?el. Ensuite, une question se pose. Si on prend au s?rieux ce que je dis, quel est le lendemain de la psychanalyse ? Qu?est-ce que c?est qu?une psychanalyse qui accepte et qui comprend ?a ? Mon intuition et certains des ?chos que j?ai eus le confirment est que certains analystes fonctionnent d?j? comme ?a, ils ont cette vision de leur pratique et de ce qu?ils manipulent. Par ailleurs, je suis assez sceptique sur les tentatives d?envisager une cure psychanalytique qui serait m?tin?e d?une approche neuroscientifique, ce n?est pas int?ressant. Parce que le propre de la psychanalyse, c?est de plonger au c?ur du sujet, avec ce qu?il est. Et, quand on est au c?ur du sujet, on n?est pas dans des neurones ou des mol?cules, on est dans des croyances et des fictions. En revanche, si on me suit quand je parle de l?importance de la fiction, on peut se demander quelles sont les cons?quences pour les neurosciences. Cette interpr?tation fictionnelle, c?est une des pi?ces manquantes des th?ories scientifiques contemporaines de la conscience. Et, lorsqu?on relit les connaissances actuelles en neurosciences, on ne peut qu??tre frapp?. Parce que, en fait, on dispose d?j? d?une neurobiologie de la fiction, m?me si elle ne dit pas son nom. Gr?ce ? Freud, on peut d?j? ?tablir la v?racit? de cette propri?t? dans la conscience. L??tape suivante, c?est d?aller plus loin dans la recherche en neurosciences. Cette facult? de sc?nariser le r?el, dites-vous, on la voit ? l??uvre, d?abord chez les malades, ensuite chez nous-m?mes. Chez les malades, une fois qu?on commence ? chercher, c?est spectaculaire ce qu?on trouve. L?histoire la plus merveilleuse est peut-?tre celle racont?e par le neurobiologiste Gazzaniga (voir ci-contre), o? on voit la naissance d?une fiction en labo. Mais on trouve ce genre de fiction dans quasiment toutes les maladies neurologiques. Dans le syndrome de Korsakoff, une forme d?amn?sie o? le patient n?enregistre plus rien, si on lui demande ? Vous avez fait quoi hier soir ? ? au lieu de r?pondre ? Je ne sais pas ?, il va inventer quelque chose, raconter qu?il ?tait au cin?ma avec un ami par exemple. Ce qui est extraordinaire, c?est que les patients neurologiques nous mettent sous les yeux ce que nous avons retenu de Freud : la place des fictions dans nos pens?es et nos discours conscients. On le voit d?autant mieux chez eux que leurs constructions sont fausses. Mais fictif ne veut pas dire faux. Simplement, quand c?est faux, c?est plus facile ? voir. Cette croyance-interpr?tation fonde largement l??conomie de notre vie mentale, chacun d?entre nous est en permanence en train d??laborer des hypoth?ses, des constructions, des fictions. La seule vraie diff?rence, c?est que, lorsque vous ?tes neurologiquement sain, vos fictions sont contraintes par le r?el. Nous incorporons les donn?es du monde ext?rieur pour corriger nos sc?narios, pour mettre ? jour nos fictions. La fiction est souvent difficile ? voir, mais elle appara?t dans les situations o? la r?alit? ext?rieure a peu d?effets : les souvenirs anciens, les hypoth?ses sur les extra-terrestres, les croyances religieuses? Nous ressemblons alors davantage aux patients qui d?ploient leurs interpr?tations ? l?abri de pans entiers de la r?alit?. Vous parlez du libre arbitre. Si on regarde les choses du point de vue de la conscience et qu?on se demande o? se loge la libert? humaine, il y a quelque chose de vertigineux. On peut se dire : on manipule des fictions, on y croit, elles guident notre vie, et, en m?me temps, elles sont illusoires, ce sont des faits de croyance. Et pourtant, du fait m?me qu?on y adh?re, ces fictions nous permettent de gouverner des comportements, des d?cisions. Peut-?tre que notre seul ressort de libert?, c?est ?a, cette illusion premi?re. Notre libert? est quelque chose d?infime, mais c?est l? qu?elle se joue, sur une illusion qui nous donne une toute petite marge de man?uvre. Cela relativise la notion de libert?, et pourtant, cette part de fiction est la source m?me de notre libert?.