*Tout ? l'heure, vous vous ?tes plaint du l?ger bruit que faisait mon magn?tophone, et comme je m'?tonnais qu'il vous g?n?t, vous m'avez dit : ? Heureusement que j'ai l'ou?e fine, comment ferais-je pour distinguer un astre d'un autre ? ?* Les mots ? Le malheur int?rieur qui favorise la po?sie n'a ni politesse ni majest?. C'est attiser un feu dans un endroit aride. On s'?merveille de la fum?e, des taches bleues, des flammes vasculaires, de la libert? m?t?orique. J'ai d'abord une repr?sentation, avec mes cinq sens, des choses advenues. Voici les mots exactement comme si je participais ? un bal. Bons voleurs ! Ils valsent, h?sitent, fouettent l'air, d?ploient leurs facettes, et soudain j'arrive sur leur amande int?rieure : leur amarre ? c'est-?-dire le sens le plus propice ? celui qu'exige le po?me sur lequel je suis pench?. Il y a le sens originel du mot, mais aussi ses attirances, ses r?pulsions, et cette logique de la po?sie qui n'est jamais ni absente ni gangren?e. Je ne minimise pas l'inconscient, mais je lui refuse la toute-puissance. Sans le brimer, je lui propose d'autres prises. Oui, le subconscient, oui, l'inconscient, et leur relativit?, mais aussi cette ombre droite venue de nous, non imaginaire, et dont nous ne savons pas de quel ?tre et de quel objet, ? son tour, elle est l'ombre. Quand je dis objet, je dis le minimum. Nous ne savons pas ? qui elle appartient, de qui elle continue la course, sinon de quelque chose d'irr?v?l?, de capital en nous. Parfois on lui donne un nom, l'?me. La po?sie se glisse hors de cette ombre qui veut donner au po?me son ?tranget?. Car la po?sie n'est pas une le?on de vers ni une lecture qu'on ferait chanter d'une certaine fa?on pour qu'on puisse l'appeler po?me. Ce mouvement que font les mots est celui-m?me que d?crivent les astres, et les vers aphoristiques ? quelques mots d'?gal m?rite ? sont bien des esp?ces de satellites qui sillonnent le ciel mental. Ils ont besoin pour exister de tout l'espace, bien entendu de l'espace de l'homme que celui-ci parcourt de son index, de plus en plus ?tir?. Quelquefois dans ces vers, il y a une once de l'ombre dont je vous parle ? presque rien ; il a ?t? caress? par elle. Attirances, retraits, un exemple m?ne ? l'autre ? Parfois il y a un astre mort, et des novae qui conduisent le deuil, accourues de grande galaxies en flammes. Nous n'avons pas ? craindre l'incendie : nous avons commenc? par ?tre des brandons de feu. Mais si peu de temps nous est imparti, si peu de vie ?quilibr?e ? Nous ne restons pas ici assez longtemps pour ?tre capables de voir que la po?sie, loin d'?tre aussi singuli?re qu'on lui en fait le reproche, fait partie int?grante de l'univers, avec, dans cette nuit promulgu?e, cette ?nigme qui engaine la joie. Ren? Char, *Sous ma casquette amarante*, OC pp 827-828 (Gallimard), *Entretiens avec France Huser*, 1980. -- www.olindex.net www.classica.olindex.net www.michel-butor.org