Connaissez-vous ce livre de Sylvie Quesemand Zucca "Je vous salis ma rue" , publi? chez Stock en 2007 ? Ce titre terrible, emprunt? ? Pr?vert Fatra, 1996, est d'actualit? pour une description tr?s clinique de l'"asphaltisation". L'auteur est psychiatre et psychanalyste, et cite Hannah Arendt : "Le danger est qu'une civilisation globale, coordonn?e ? l'?chelle universelle, se mette un jour ? produire des barbares n?s de son propre sein, ? force d'avoir impos? ? des millions de gens des conditions de vie qui, en d?pit des apparences, sont les conditions de vie des sauvages." Elle parle de ces gens qui ne veulent plus ?tre enferm?s, qui ne savent plus s'ils appartiennent ou non au corps social, et dont le corps se fond peu ? peu dans l'asphalte.. . "Car lorsque le lien au corps social s'amenuise, c'est peu ? peu le lien de l'humain ? son propre corps qui s'estompe ? son tour. Et il n'y a plus d'alerte, ni ext?rieure, ni interne. Et quand les signaux de la douleur n'existent plus, la l?sion, inexorablement, s'accentue. e profile alors le risque d'une aggravation sans limites, qui peut entra?ner la mort. C'est dire si l'urgence est toujours d'aller vers ceux qui ne bougent pas, car le temps du soin seul pourra s'opposer ? la mort physique mais aussi ? la d?sagr?gation totale de la subjectivit?. Cela nous ram?ne vers ces b?b?s qui souffrent, avant le langage, et qui, si aucune r?ponse ne vient les soulager, finissent par se d?tourner de ce qui les entoure. (...) Ainsi, l'ulc?re de jambe de monsieur J., soign? depuis plus de dix ans, rouvert probablement la nuit depuis autant d'ann?es, sous les bandages patiemment refaits chaque matin par les infirmi?res qui s'arrachent les cheveux devant la p?rennit? des d?g?ts. V?ritables P?n?lope, ces infirmi?res le sauvent, sinon de sa peau, au moins d'une mort certaine. (...) Le sourire ?nigmatique de cet homme pendant le soin de ses jambes, auquel j'assistais un soir, m'?voquait celui, imp?n?trable et surinterpr?t?, de la Joconde, dont le myst?re de de la signification nous survivra sans doute ? tout jamais. Bavardant, plaisantant, indiff?rent aux odeurs f?tides et aux pansements purulents que lui ?taient les soignantes, ne manifestant aucun signe de douleur, il tr?nait l?, deux bassines sous ses pieds : "Sa majest? le b?b?", disait Freud, ?voquant le narcissisme primaire, repr?sent? ici par la figure de monsieur J., la cinquantaine d'ann?es. Identifi? par tous et par lui-m?me ? sa plaie monstrueuse, il est devenu sa plaie. L'effraction de cette peau ouverte lui procure sans doute une jouissance ind?finissable aussi imp?n?trable que son sourire enfantin. Il flirte autant avec la mort qu'avec la toute-puissance par laquelle il r?gne sur nos d?sirs de soins : preuve d'humanit? s'il en est, r?ciprocit? au monde r?duite ? son plus petit d?nominateur commun : " Je ne meurs pas tant que vous me soignez, mais si vous me gu?rissez, je meurs ? vous et donc ? moi, puisque je n'ai d'existence que par ce soin." Tel pourrait ?tre le sens de l'?nigmatique sourire de monsieur J." Violaine Cl?ment