Le Point 08/05/2008 N?1860 Le Point Interview Jacques-Alain Miller Un psy analyse l'affaire Fritzl Propos recueillis par Christophe Labb? et Olivia Recasens ? DOC.LKA/US PRESS/SIPA Le psychanalyste Jacques-Alain Miller examine pour Le Point le fait divers qui secoue l?Autriche, o? l?on d?couvre comment Josef Fritzl, 73 ans, a s?questr? sa fille pendant vingt-quatre ans et lui a fait sept enfants. Pour Miller, ce qui sort de l?ordinaire, ce n?est pas l?inceste, c?est ? la r?gularit? invariable d?un acte immonde ?. Interview. Le Point : Qu?est-ce qui peut conduire un individu ? un tel degr? de perversion ? Jacques-Alain Miller : Une bonne ?ducation, ? l?ancienne, de hautes vertus morales... Je m?explique. Par quels traits Das Inzest-Monster, comme l?appellent les Autrichiens, restera- t-il dans les annales cliniques et polici?res ? Vous pensez bien qu?il ne le devra pas au seul fait de l?inceste, pratique fort r?pandue, ni non plus au nombre de ses victimes. S?il est exceptionnel, c?est par la t?nacit?, la constance, l?endurance. Ce qui sort de l?ordinaire, c?est la r?gularit? invariable d?un acte immonde, la m?thode, la minutie et l?esprit de s?rieux investis dans l?accomplissement solitaire d?un forfait unique s??tendant sur un quart de si?cle. Pas une erreur, pas un faux pas, pas un acte manqu?. Total quality. Ce sont l? autant de qualit?s ?minentes traditionnellement attribu?es au caract?re germanique. Mises au service de la science et de l?industrie, elles ont fait la r?putation des pays de langue allemande. D?ailleurs, c??tait un ing?nieur en ?lectricit?, et il disait ? sa femme qu?il descendait dans sa cave pour dessiner des plans de machines. Si Gilles de Rais en France, Erzsebeth Bathory en Hongrie, grands f?odaux des XVe et XVIe si?cles, restent dans les m?moires, c?est au contraire pour le d?sordre de leur conduite, leurs viols et assassinats innombrables. L?Autrichien, petit notable provincial, lui aussi est un tyran, mais purement domestique. Il m?ne une existence parfaitement ? popote ?, mais d?doubl?e. Il est fid?le ? sa fille Elizabeth, unique objet de sa jouissance, dont il fait en quelque sorte une seconde ?pouse. Il lui donne sept enfants, le m?me nombre qu?? son ?pouse l?gitime. Il semble que l?on ne puisse lui reprocher ni avortement ni contraception : c?est un bon catholique. Il op?re dans la plus grande discr?tion, sa conduite n?est l?occasion d?aucun scandale, d?autant que cette seconde famille, il la fait vivre sous terre, dans des cagibis aveugles o? l?on ne peut se tenir debout, ? la Louis XI. Ce n?est tout de m?me pas son ?ducation qui peut expliquer sa conduite ! On a appris qu?il fut ?lev? sans p?re par une m?re qui tous les jours le battait comme pl?tre. Le fait n?a pas d? rester sans cons?quences. On peut toujours dire qu?il voulait se venger de l?objet f?minin et se pr?munir contre ses caprices... Mais on serait bien en peine d?en d?duire son vice : d?autres issues ?taient possibles. En 1967, au moment de la naissance d?Elizabeth, son quatri?me enfant, il fut arr?t? pour un viol ; il en aurait commis d?autres. Tout se passe comme s?il avait d?cid? de se ranger, et de s?en tenir ? une bigamie incestueuse. On ne lui conna?t que quelques escapades sexuelles en Tha?lande, avec des copains, notables de la ville. Il en revenait bronz?, en pleine forme, aupr?s de sa petite famille, qui, elle, ne voyait jamais le soleil. Etait-il une sorte de Dr Jekyll-Mr Hyde ? C??tait ? la fois un P?re s?v?re, le P?re de la loi, dont la rigueur implacable ?tonnait ceux qui le voyaient r?gir sa famille du dessus et, avec sa famille du dessous, un P?re jouisseur, hors la loi. Dans ces deux r?les, ? un certain niveau, il fut irr?prochable : songez qu?il assura sans faillir un instant la subsistance de tous les siens. En m?me temps, c??tait sans doute un escroc : de ses op?rations immobili?res il ne reste que des dettes consid?rables. C?est l?Etat qui devra payer les ann?es de psychoth?rapie et r??ducation qui seront n?cessaires ? la famille du dessous. Le montant en aurait d?ores et d?j? ?t? ?valu? ? 1 million d?euros. La culture patriarcale, l?empreinte catholique, la religion du ? chacun chez soi ?, qui marquent l?Autriche, ont-elles pu jouer un r?le ? Certains de ces traits valent pour la Sicile. Or on imagine mal une telle histoire ? Syracuse ou Trapani : l?, les gens qui vivent entre quatre murs sans sortir sont plut?t des mafieux pourchass?s par les carabiniers. Mais est-ce un hasard si, apr?s ? l?affaire Kampusch ?, ce fait divers ?clate en Autriche ? Le cas Fritzl apr?s l?affaire Kampusch, cela fait sens, n?cessairement. Tandis que les Etats-Unis sont la terre b?nie des serial killers, l?Autriche prend rang avec la Belgique pour les pervers casaniers ? souterrain, si je puis dire. Le cas pr?sent se distingue par son atmosph?re d?ob?issance aveugle. Non pas seulement celle de sa femme : Fritzl louait des chambres dans sa maison, une centaine de locataires y d?fil?rent au cours du temps, il leur disait de ne pas descendre dans son bunker, et aucun ne songea ? enfreindre cette interdiction. On d?plore volontiers les infractions faites de nos jours au respect de la vie priv?e : c?est un reproche que l?on ne fera pas aux Autrichiens. A la Ybbstrasse, tout ?tait en ordre, la fa?ade pimpante, le r?frig?rateur souterrain bien garni, les v?tements bien lav?s et repass?s. On regardait la t?l?vision en famille. Le bunker ? C??tait un abri antiatomique familial, ?difi? ? l?aide de subventions officielles. Un grand crime populaire, c?est toujours un fait social total, pour reprendre l?expression de Marcel Mauss : c?est un microcosme de la soci?t?, elle s?y refl?te tout enti?re. Fritzl : criminel peut-?tre, mais Korrekt avant tout. En r?gle. Pas de tr?buchement. Pas d?inconscient. Pas de sentiment de culpabilit?. Au regard de l?histoire pass?e, peut-on parler d?un peuple qui ? refoule ? sans cesse, refusant de regarder la r?alit? en face ? C?est ce que disent les Anglais. Ils voient en Fritzl un symbole de l?Autriche. C?est aussi l?id?e du romancier Josef Haslinger. La maison natale de Hitler est ? une heure et demie d?Amstetten par la route, Mauthausen plus proche encore. Le chancelier annonce une grande campagne internationale de relations publiques pour am?liorer l?image de l?Autriche. Des esprits pratiques lui demandent plut?t des sous pour les services sociaux. Un dessin du Times de Londres montre l?Autriche allong?e sur un divan ; derri?re, Sigmund Freud. On peut rappeler que le pays a pris soin d??radiquer la psychanalyse, ou peu s?en faut. L?avocat plaidera l?ali?nation mentale. Au vu de l?extr?me ma?trise de soi dans le crime et la dur?e du d?lit, l?irresponsabilit? ne va pas de soi. _______________________________________________