La logique, cela ne veut plus rien dire, ou presque, d?s le d?but du XXe s. Il y a d?sormais des logiques, ou plut?t des constructions axiomatiques (ou des syst?mes hypoth?tico-d?ductifs : si l?on pose, arbitrairement, tel ensemble d?axiomes, voici ce qui en r?sulte). En France, tous les ?tudiants de philo ont ?t? sensibilis?s ? ces questions par les livres de Robert Banch?, notamment L?axiomatique (1955), le plus simple. D?ailleurs, dans cette citation, Lacan dit bien, ? un endroit : ? sans savoir qu?une logique ?. Pourtant, les choses ne sont pas si simples. Les axiomaticiens ont longtemps consid?r? que toutes les axiomatiques doivent n?anmoins admettre au moins deux principes de la Raison : l?identit? et la non-contradiction (ou ?principe de contradiction?, par commodit? de langage ; mais c?est la m?me chose). Pour beaucoup, ces deux principes n?en font qu?un, sous deux formulations diff?rentes. Peu importe ici. Autrement dit, si une construction axiomatique se r?v?le contradictoire, elle est fausse (ou non-valide). D?o? la panique lorsqu?on s?est aper?u que l?arithm?tique classique (et la logique) semblait contenir au moins une contradiction majeure (cf. l?ensemble des ensembles est-il un ensemble ? Si oui, non ; si non, oui). D?o? les travaux de Cantor en math?matiques et de Russell en logique (je simplifie beaucoup). Mais certains logiciens sont all?s plus loin. Je suppose que Lacan pense ici ? l??cole de Varsovie, et particuli?rement ? Jan Lukasiewicz, qui a travaill? particuli?rement sur le principe de non-contradiction chez Aristote. Le logicien polonais croit avoir montr? que ce fameux principe est susceptible de plusieurs niveaux d?interpr?tation (ontologique, logique, psychologique), et m?me qu?il s?agit de trois principes diff?rents. ? Principe ontologique : aucun objet ne peut ? la fois et sous le m?me rapport poss?der et ne pas poss?der une m?me propri?t?. ? Principe logique : deux jugements dont l?un attribue ? l?objet justement cette propri?t? que l?autre lui refuse, ne peuvent ?tre vrais ? la fois. ? Principe psychologique : deux convictions auxquelles correspondent des jugements contradictoires ne peuvent pas exister ? la fois dans le m?me esprit. Lukasiewicz s?est alors efforc? de repenser tout l??difice logique. Il s?est essay? ? construire des logiques ? 3 valences, et m?me, en principe, ? n valences. Cela supposait que le(s) principe(s) de non-contradiction ne s?y appliquai(en)t pas. Ce qui avait ?t? consid?r? comme absolu basculait donc dans le relatif. Cela pose de multiples probl?mes, qui font toujours d?bat. C?est pourquoi la logique est un terme qu?il faut d?sormais refuser, ou n?utiliser qu?avec d?infinies pr?cautions, comme le principe de [non-]contradiction. D?ailleurs, dans cette citation m?me, Lacan ne cafouille-t-il pas quelque peu lorsqu?il parle ici d?? une logique ? et l? de ? la logique ? ? propos de Freud ? Et s?agit-il de la logique des logiciens ? Rapport?s ? l?inconscient, que signifient et valent ces propos ? Lacan fait ici des raccourcis vertigineux (qui me font bondir, je l?avoue !). ? Freud a dit que l?inconscient ne connaissait pas la contra?diction ?. ? ma connaissance, non. Freud a bien consid?r? que le processus primaire ne conna?t pas la contra?diction ; mais peut-on r?duire tout l?Ics au seul processus primaire ?! Pas chez Freud, en tout cas. Donc Bouveresse (sans parler de Sokal et Bricmont) a bien raison de vilipender l?usage abusif de ces sp?culations de d?but de XXe s., lorsqu?elles sont ?rig?es en d?couvertes d?finitives et apodictiques, notamment celui qui fut fait du soi-disant ? th?or?me de G?del ?. Comme beaucoup ? l??poque, Lacan a ?t? fascin? par le caract?re subversif de ces avanc?es th?oriques, consid?r?es comme lib?ratrices de certaines pratiques et de certains discours. Il semble les avoir prises pour argent comptant. Mais les ma?trisait-il ? Je ne crois pas faire preuve d?irrespect en affirmant que non : les textes ?taient inaccessibles jusqu?? une date tr?s r?cente : il ne pouvait pas les avoir lus (je suppose que Lacan n??tait pas familier de la langue polonaise). Et s?il a pu lire quelques passages traduits en anglais, que pouvait-il en comprendre ? Ils sont d?une technicit? extr?mement redoutable. Les logiciens eux-m?mes tiraient la langue, et ils n?avaient pu comprendre, dans un premier temps, que ce qui avait ?t? ?crit en langage formel. Lacan ?tait-il en mesure de le faire ? Donc Ce que je viens d??crire n?est pas une condamnation. Les logiciens ont soulev? des questions qui m?ritent d??tre reprises ? d?autres frais dans d?autres discours. Autrement dit, si leur travail th?orique a permis de formuler des hypoth?ses qui ont ouvert des pistes de recherche qui, sans lui, n?auraient pas seulement pu ?tre imagin?es, c?est tr?s bien ainsi. Mais faire de ces sp?culations (re?ues de seconde ? voire de troisi?me ? main, in?vitablement mal ma?tris?es, sorties de leur champ d?application et de validit?) des v?rit?s, c?est ce qu?il faut absolument s?interdire. Cela ? ou pire?, si je peux me permettre, s?est trop vu. Donc, prudence et circonspection ! JP B