[Lutecium-group] texte de roland Gori
Roland Gori a fait circuler ce texte que je trouve int?ressant : Les derni?res expertises de l?Inserm sur la sant? mentale orientent tendancieusement les politiques de sant? et de formation professionnelles Des ?expertises collectives? ont ?t? initi?es en 1993 par l?Inserm suite ? l?affaire du sang contamin?. La fiabilit? de leurs r?sultats r?sultait d?une exigence : l?ind?pendance des chercheurs et la rigueur de leurs m?thodes, de m?me que la mobilisation des savoirs de la communaut? scientifique concern?e. En a-t-il ?t? ainsi pour les derniers rapports concernant la sant? mentale ? Pour des motifs convergents, l?expertise sur le d?pistage et la pr?vention des troubles mentaux chez l?enfant et l?adolescent en 2002, puis celle sur l?efficacit? compar?e des psychoth?rapies en 2004, et enfin celle sur les troubles des conduites de l?enfant en 2005, ont soulev? une inqui?tude croissante, bien au-del? des professionnels concern?s. I. Partialit? de la m?thode Habituellement, l?Inserm s?assure de l?ind?pendance des experts, mais est-ce le cas, lorsque ces derniers sont tous partisans du m?me mod?le m?dical d??valuation ? L?origine organique neurologique de la souffrance psychique a ?t? tenue pour ?tablie, alors que cette hypoth?se est constamment contredite depuis plus d?un si?cle, y compris par les derniers Prix Nobel de neurosciences. Il en d?coule un mode d??valuation m?dicale et des solutions psycho-r??ducatives et pharmacologiques. Une expertise garantit son impartialit? en tenant compte des principales m?thodologies traitant une question. Cela aurait pu ?tre le cas, en d?pit de l?appartenance des experts ? un seul courant. Mais la litt?rature psychanalytique a ?t? pass?e sous silence. Lorsque l?expertise y a fait allusion, la d?finition du r?f?rentiel psychanalytique est caricaturale et sa confusion avec des techniques psycho dynamiques h?t?rog?nes, sinon h?t?roclites, r?v?le un manque de rigueur ?tonnant. Les psychanalystes ont ?t? ?cart?s des enqu?tes, au pr?texte que leur m?thodologie ne correspondait pas ? celle des experts. Les psychiatres d?exercice priv?s qui, ? plus de 80%, pratiquent des psychoth?rapies psychanalytiques n?ont pas davantage ?t? consult?s. Non seulement ces rapports ont ?t? r?dig?s par les experts d?un seul courant, qui est loin d??tre le plus repr?sentatif en France, mais ils l?ont de plus ?t? sur la base d?un choix de travaux effectu?s en grande partie dans des pays anglo-saxons, et souvent sans donn?es ?pid?miologiques fiables. Les experts ont ignor? le probl?me des populations ?tudi?es. Ils n?ont pas tenu compte de l?h?t?rog?n?it? de leurs composants et de la sp?cificit? de leurs rationalit?s proc?durales. Ces travaux s'inscrivent dans la logique d'?valuation du DSM IV, alors m?me que les r?dacteurs de ces classifications psychiatriques r?unis en 2002 ? Londres ont eux-m?mes suspendu jusqu?en 2010 la publication d?une nouvelle version, faute d?un accord minimal sur les crit?res scientifiques. La r?ponse des expertises s?est av?r?e pr?-inscrite dans la mani?re de traiter les questions, sans garanties d??valuation suffisantes. Les expertises ont accompli ce que la composition de ses membres et sa m?thode laissaient pr?voir : cherchant ? faire passer un postulat id?ologique pour un ?nonc? scientifique, elles veulent installer dans l?opinion et au sein des instances de d?cision un point de vue selon lequel la r?duction de l??tre humain ? une entit? biologique s?av?re une donn?e scientifique. Il s?en est suivi que seules les pratiques comportementales et pharmacologiques ont ?t? consid?r?es comme efficaces. Avec cette m?thodologie tronqu?e, la singularit? du sujet dans sa relation ? sa famille et ? son milieu socioculturel a ?t? ignor?e. L??ventail complexe et diversifi? des m?thodes de soutien, d??coute, et de psychoth?rapie a ?t? pass? sous silence, alors m?me que les publications dans ce domaine abondent. II. L?expertise sur l?efficacit? compar?e des psychoth?rapies cherche ? orienter les formations universitaires. L?Inserm a-t-elle v?ritablement compar? les r??ducations comportementales, les techniques psychoth?rapiques et la psychanalyse, ou bien a-t-elle ignor? les crit?res et les m?thodes qui ne correspondaient pas ? un choix pr?-?tabli ? Les th?rapies comportementalo-cognitivistes sont des techniques de conditionnement, comme l?indique elle-m?me l?Association Fran?aise de Th?rapies Comportementales et Cognitives (AFTCC) . Ce ne sont donc pas des psychoth?rapies. La r??ducation rel?ve du conditionnement neuronal, comme pour n?importe quel apprentissage automatis?, et elle est sans rapport avec le conflit psychique. Un deuil, par exemple, n?est pas davantage une ? erreur d?apprentissage ? qu?une phobie. On ne peut mettre sur le m?me plan des m?thodes de r??ducation et un travail psychique permettant la lib?ration des v?cus traumatiques g?n?rant des sympt?mes. La m?thode psychanalytique ne se compare ni ? des conditionnements nerveux ou comportementaux, ni ? l?administration de m?dicaments. Pourtant, l?expertise a pr?tendu d?montrer la sup?riorit? des th?rapies cognitivo comportementalistes sur la psychanalyse et les psychoth?rapies relationnelles, alors que ces approches proc?dent de logiques trop dissemblables pour pouvoir ?tre compar?es. Cette partialit? a amen? le Ministre de la Sant? ? retirer du site du Minist?re ce rapport, qui continue pourtant de g?n?rer une id?ologie partisane pr?disposant l?opinion ? une r?orientation des formations universitaires et de la sant? mentale, au nom de l?efficacit? et d?un moindre co?t. En effet, les th?rapies comportementalo-cognitivistes s?octroient la r?putation d??tre plus rapides et moins ch?res. Promettre la gu?rison d?une phobie en quelques s?ances manque de s?rieux pour n?importe quel clinicien . Ce r?sultat ne saurait ?tre atteint, sauf si une telle th?rapie comportementale est accompagn?e de la prise de m?dicaments, qui endorment l?angoisse et occultent les probl?mes. Le comportementalisme et le m?dicament sont d?ailleurs conseill?s conjointement par les expertises de l?Inserm. De m?me, l?impression et la diffusion des prospectus des th?rapies comportementalo-cognitivistes sont g?n?ralement assur?es par des laboratoires pharmaceutiques. Si l?on consid?re que l?efficacit? comportementale est li?e ? la prise de psychotropes, elle est en r?alit? plus longue et beaucoup plus co?teuse pour la soci?t? et la s?curit? sociale. Elle am?ne ? prescrire des tests et des m?dicaments dans des proportions extraordinaires et croissantes, sans effet sensible sur les probl?mes. L??norme quantit? de psychotropes distribu?s sans discernement ? toutes les cat?gories et ? tous les ?ges de la population pose d?sormais un probl?me suppl?mentaire et engendre sa propre souffrance psychique . Les m?dicaments ont certes permis des progr?s importants, en particulier par rapport aux hospitalisations. Mais ils ne traitent pas la cause de la souffrance, ils la masquent et la font donc durer. Cette souffrance s?est de plus accrue, dans la mesure o? les sp?cialistes comp?tents se sont rar?fi?s, et que leur formation a ?t? r?duite ? la biologie sous la pression des m?mes lobbies. En quelques d?cennies, les murs de l?asile se sont seulement d?plac?s, et ont ?t? remplac?s par une toxicomanie l?gale financi?rement co?teuse pour la soci?t? et n?faste pour le lien social et ?ducatif. III. L?expertise sur les troubles des conduites de l?enfant cherche ? orienter la politique de sant? vers la r?pression et la m?dicamentation. Cette expertise a pris la suite des th?ories m?dicales d?terministes de la fin du 19eme si?cle sur le criminel n? . La g?n?tique , les risques familiaux, la grossesse de la m?re sont appel?s en renfort, sans compter les consid?rations sur ? l??levage occidental ? et la proposition de faire des recherches sur les mod?les animaux. Les troubles concern?s requi?rent des traitements psychologiques et sociaux. On ne saurait pr?tendre ? ce jour ? une causalit? biologique qu?? la condition id?ologique de vouloir ? naturaliser ? les troubles des conduites comme les probl?mes sociaux pour mieux m?conna?tre ce qu?ils doivent ? la culture et ? l?histoire d?un sujet. Dans les suites de l?expertise de 2003, le rapport affirme sans enqu?te ?pid?miologique qu?un enfant sur 8 souffre de trouble mental et que 5 ? 9% des jeunes de 15 ans seraient atteints de ? troubles des conduites ? . Cette notion vague de ? troubles des conduites ? r?duit des crit?res psychosociaux, insuffisamment affin?s, ? une d?finition et une solution m?dicales. La d?linquance, le crime, la d?sinsertion constituent des probl?mes de soci?t?. Le rapport postule au contraire une d?termination psychom?dicale du crime, au demeurant confuse, qu?il faudrait d?pister pr?cocement chez des sujets r?duits ? la dimension de malades . Ces corrections id?ologiques surm?dicalisent une souffrance psychique g?n?r?e ou amplifi?e par des difficult?s sociales et socio-familiales. Ainsi le d?pistage pr?coce des troubles du comportement pr?tend ? une valeur pr?dictive de la criminalit?, et d?une ? m?dicalisation de la d?viance ?. Comme l?indique l?expertise : ? le d?pistage, la pr?vention et la prise en charge m?dicale du trouble des conduites reste insuffisant en France en regard ? du co?t pour la soci?t?, de l?instabilit? professionnelle, de la d?linquance, de la criminalit?? ? Sans m?me attendre les r?sultats d?une enqu?te compl?mentaire, au moins ?pid?miologique, qui se serait impos?e, l?expertise conseille un d?pistage d?s 36 mois, des th?rapies comportementales et en ? deuxi?me intention ? les m?dicaments qui existent d?j? (Ritaline, neuroleptiques thymor?gulateurs). Comme les r?sultats du comportementalisme sont al?atoires, les experts promettent ainsi ? la France une situation semblable ? celle des USA, o? 5 millions d?enfants prennent de la Ritaline. IV. Le Ministre de la sant? et les pouvoirs publics doivent prendre en consid?ration le point de vue des associations d?universitaires, de psychanalystes et de professionnels. Nous attirons l?attention des ministres charg?s de la sant? et de l??ducation sur la partialit? insistante des rapports pr?cit?s de l?Inserm. La grande majorit? des cliniciens et des universitaires concern?s contestent et d?noncent leurs pr?suppos?s et leurs r?sultats. Leur communication aux m?dias participe d?une tentative de recomposition du paysage fran?ais de la sant? mentale au profit de la pharmacologie et des traitements cognitivo-comportementalistes qui leur servent de couverture. Si leurs conclusions ?taient suivies, elles aboutiraient ? infl?chir gravement l?avenir des politiques de sant? et des formations professionnelles, notamment par les consignes de recrutement des enseignants-chercheurs dans les universit?s, par la d?finition des profils de poste des psychologues et des psychiatres dans les institutions de soin, et par la formation professionnelle des personnels soignants. Une disqualification des formations, jointe aux recommandations comportementalo-pharmacologiques aboutirait ? une croissance de la consommation de m?dicaments et alourdirait de mani?re consid?rable le d?ficit de la S?curit? Sociale, ? l?inverse des progr?s annonc?s par ces expertises. L?ind?pendance d?un organisme de recherche n?oblige pas les pouvoirs publics ? cautionner ses ?valuations, surtout lorsque leur scientificit? est contest?e par des soci?t?s savantes et des associations professionnelles nombreuses et reconnues, dont les travaux ont, eux aussi, valeur d?expertise. Un ? principe de pr?caution ? ?l?mentaire voudrait que le ministre de la sant? confirme que son minist?re, comme celui de son pr?d?cesseur, prenne prendra en compte les critiques suscit?es par ces expertises ?labor?es avec des m?thodes et des objectifs probl?matiques. Il est enfin demand? au Ministre de prendre les mesures n?cessaires pour que les organismes de recherches participent ? une v?ritable information scientifique de nos concitoyens, en commen?ant par ne pas les priver des choix v?ritables. La r?cente loi sur les psychoth?rapies accorde ? la psychanalyse la place qu?elle doit ? sa m?thode et ? ses r?sultats, v?rifiables dans son abondante litt?rature, ?tablie selon ses propres crit?res d??valuation. La psychanalyse oriente les pratiques th?rapeutiques d?une large proportion de psychiatres et de psychologues, de m?me qu?elle inspire de nombreux m?decins g?n?ralistes ou sp?cialistes. Elle est pr?sente ?galement dans le domaine de l??ducation, o? elle accompagne utilement la scolarit?, l?orientation, le d?pistage des difficult?s. Son apport a profond?ment modifi? le rapport ? l?enfance dans notre pays. L?attention du ministre est attir?e sur l?int?r?t de la m?thode psychanalytique, bien au-del? de la sant? mentale. En effet, les r?seaux de sant? doivent faire face ? des souffrances psychiques et sociales qui fabriquent ou aggravent les sympt?mes somatiques et les handicaps physiques au nom desquels les patients viennent consulter. Le soulagement de cette souffrance pourrait d?gager le secteur de la sant? de co?ts en m?dicaments et en examens compl?mentaires. Cet aspect financier n?est d?ailleurs pas le plus important, si on le compare au b?n?fice subjectif que la population pourrait tirer d?une approche de la sant? mentale qui respecte la psychanalyse, perspective de progr?s ? laquelle les pouvoirs publics seront s?rement sensibles. Le S.I.U.E.E.R.P.P. SEMINAIRE INTER-UNIVERSITAIRE EUROPEEN DE RECHERCHE EN PSYCHOPATHOLOGIE ET PSYCHANALYSE D?cembre 2005
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jmvauchez@wanadoo.fr