Voici l'article de Roudinesco, qui lui vaut d'?tre attaqu?e par Benesteau. Il manque juste les notes de bas de page ? cet article. Elisabeth ROUDINESCO, " Le Club de L'Horloge et la Psychanalyse : Chronique d'un antis?mitisme masqu? ". Les Temps Modernes, avril-mai-juin 2004, N?627 pages 242-254. Editions GALLIMARD [paru le 17 juin 2004.] Texte int?gral, avec les italiques et les annotations de Madame Roudinesco ainsi que : [ff = pagination originelle] [ff 242] En mai 2003, j'apprends avec stup?faction que la Soci?t? fran?aise d'histoire de la m?decine (SFHM) vient de d?cerner ? l'unanimit? son prix scientifique ? un ?trange ouvrage dont le titre est ? lui seul r?v?lateur des calomnies qu'il contient : Mensonges freudiens. Histoire d'une d?sinformation s?culaire . L'auteur, Jacques B?nesteau, exerce le m?tier de psychologue clinicien dans le service de neurop?diatrie du CHU de Toulouse et il enseigne la psychologie ? l'Institut de formation en psychomotricit? de l'universit? de Toulouse-Rangueil. Quant au pr?facier, professeur honoraire des universit?s, il est connu pour ses nombreux travaux sur la psychomotricit?. Comme je suis membre de la SFHM et que j'ai ?t?, il y a dix ans, laur?ate de ce m?me prix pour mon livre G?n?alogies , je d?cide alors d'?crire ? Alain S?gal, pr?sident de la dite soci?t?, pour lui signaler mon embarras : soit les membres du jury de cette honorable soci?t? n'ont pas lu le livre de B?nesteau-et ils ont commis une faute-, soit ils l'ont lu et il est de mon devoir de leur demander des comptes. En apparence, ce livre se r?clame d'une tradition historiogra- [ff 243] phique nord-am?ricaine, dite " r?visionniste ", inaugur?e d'abord, vers 1970, par d'excellents auteurs, soucieux de se d?marquer de l'hagiographie freudienne -comme Henri Ellenberger, par exemple-, mais pervertie ensuite par des anti-freudiens fanatiques qui n'eurent de cesse, ? partir des ann?es 1980, de d?montrer " preuves ? l'appui " que Freud aurait ?t? un redoutable imposteur. Ses th?ories stupides, disent-ils en substance, n'ont pu se propager pendant un si?cle que parce que la science du cerveau, des processus cognitifs, du comportement et des neurones n'avait pas encore r?ussi ? d?montrer que l'?tre humain se r?duit ? la somme de ses organes et rien de plus. En d'autres termes, selon ces auteurs, la nouvelle science de l'esprit de la fin du XXe si?cle aurait r?ussi, gr?ce ? des expertises g?n?ralis?es, ? fabriquer un homo pharmacologicus postmoderne enfin capable de triompher de l'homme tragique freudien. Cet homme comportemental n'aurait plus d'autre destin que celui de se soumettre ? l'imp?ratif d'une fin de l'histoire. Pour son plus grand bonheur, il devrait renoncer ? toute forme de libert? pour devenir l'esclave de ses neurones et de sa cognition : ni affect, ni souffrance, ni parole, ni r?bellion. Dans le monde du scientisme dominant qui nous gouverne, depuis qu'un tel programme semble avoir les faveurs de nombreux praticiens de la sant? mentale, attach?s aux nouvelles classifications du Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux (DSM ), plus personne n'a le droit d'avoir un inconscient. Car l'inconscient, au sens freudien, est devenu une classe dangereuse : quelque chose comme l'?quivalent d'un sans domicile fixe. [ff 244] C'est dans cette perspective que la psychanalyse est pr?sent?e par B?nesteau comme une " invention mensong?re ", une " escroquerie ", une " prodigieuse rh?torique de d?sinformation ". Quant ? se repr?sentants, de Freud ? Lacan, en passant par Jones, Jung, Melanie Klein, Anna Freud, Bettelheim, etc., ils sont compar?s ? une cohorte de gangsters psychopathes, d?sireux de se remplir les poches, incapables de gu?rir qui que ce soit et prot?g?s par des " r?seaux " ou des " sous-marins " leur permettant de s'infiltrer dans les soci?t?s occidentales pour y diffuser leurs " mythes fondateurs ". Forts de ce raisonnement, l'auteur et son pr?facier n'h?sitent pas ? affirmer qu'il existerait un v?ritable " livre noir du freudisme " dont il faudrait comptabiliser les m?faits, les crimes et les abus. Comme on peut le constater, le vocabulaire utilis? ici renvoie ? une m?thodologie conspirationniste qui tend ? r?duire toutes les formes d'engagement ? des strat?gies polici?res foment?es par des lobbies, et qui s'apparente ? celle bien connue de Roger Garaudy dont le livre, Les Mythes fondateurs de la politique isra?lienne, fut retir? de la vente en France en 1995, en application de la loi Gayssot du 13 janvier 1990. L'auteur des Mensonges fait donc semblant d'ignorer que la psychanalyse fut partout et toujours interdite d'enseignement et de pratique par tous les pouvoirs dictatoriaux, ? commencer par celui mis en place par les nazis, lesquels la qualifi?rent de " science juive ", puis par les staliniens qui en firent une " science bourgeoise ". Plusieurs repr?sentants de cette discipline diabolique et mensong?re furent pers?cut?s, extermin?s, tortur?s ? cause de leurs id?es. Form? ? la tradition universitaire, Jacques B?nesteau donne ? sa d?nonciation une allure respectable en s'appuyant sur une bibliographie impressionnante et sur des sources indiscutables cit?es ? la fin de chaque chapitre. Cela lui permet, par exemple, de se pr?senter comme le premier chercheur fran?ais ? faire conna?tre des travaux anglophones suppos?s " inaccessibles ", ceux notamment de l'?cole dite " r?visionniste ". Quand on sait que plus de 80% de ces travaux ?trangers sont traduits en fran?ais, et que ceux qui ne le sont pas peuvent ?tre consult?s dans toutes les biblioth?ques sp?ciali- [ff 245] s?es, on se demande o? est l'imposture. De m?me, on peut se demander quelle est la nature du " livre noir " du freudisme dont parle l'auteur. Que je sache, la psychanalyse n'a enfant? ni goulag, ni g?nocide, m?me si certains de ses repr?sentants ont collabor? avec des r?gimes inf?mes. Passons maintenant ? la mani?re dont proc?de Monsieur B?nesteau quand il cite les travaux des auteurs dont il pr?tend se r?clamer : " La parution du monument de Henri F. Ellenberger en 1970, The Discovery of the Unconscious : The History and Evolution of Dynamic Psychiatry, ?crit-il, fut une d?sagr?able r?v?lation car la confrontation de l'ex?g?se officielle ? des documents d'?poque commen?ait ? faire appara?tre d'importantes, graves et troublantes contradictions, sur de nombreux points cruciaux, entre les affirmations contenues dans la litt?rature freudienne et ce qui s'?tait r?ellement pass?. Mais les sources d'Ellenberger ?taient, pour l'immense majorit? d'entre elles, ext?rieures au mouvement car la documentation interne, soumise ? l'embargo des " chiens de gardes ", ?tait alors hors d'atteinte. Comme on pouvait s'y attendre, l'historien connut les pires r?sistances quand il voulut publier son travail. " Que B?nesteau traite Ernest Jones et Kurt Eissler de " chiens de garde ", cela le regarde, mais qu'il projette sur Henri Ellenberger ses fantasmes de diabolisation, cela devient inacceptable. Ellenberger a critiqu? ? juste titre l'ouvre de Jones -et notamment sa monumentale biographie de Freud- et il a eu de difficiles relations avec Eissler, directeur tr?s orthodoxe des Archives-Freud ? la Biblioth?que du Congr?s de Washington. Cependant, il n'a jamais consid?r? ces deux repr?sentants de l'historiographie officielle du freudisme comme des " chiens de garde ". Quant aux difficult?s qu'il rencontra pour la publication en fran?ais de son ouvrage, elles sont r?elles. Mais cela n'autorise nullement Jacques B?nesteau ? passer sous silence l'existence des deux ?ditions fran?aises de l'ouvrage d'Ellenberger. Publi? une premi?re fois ? Villeurbanne en 1974, sous le titre A la d?couverte de l'inconscient. Histoire de la psychiatrie dynamique, ce livre fut en effet m?connu par la communaut? freudienne fran?aise pendant plusieurs ann?es. Mais jamais il ne fut ignor? par les sp?cialistes de l'histoire de la psychanalyse et de la psychiatrie. Salu? comme un chef-d'ouvre par Henri [ff 246] Ey, qui lui consacra un article dithyrambique dans L'Evolution psychiatrique, il fut ensuite r??dit? par mes soins et ceux d'Olivier B?tourn? chez Fayard en 1994 . Il est aujourd'hui vendu ? cinq cents exemplaires par an. En ne citant que l'?dition am?ricaine, ?puis?e depuis longtemps, B?nesteau conforte sa th?se d'une pr?tendue " dissimulation de la v?rit? historique " qui aurait ?t? orchestr?e par des diables freudiens et par leurs " r?seaux autoprotecteurs ". La v?rit? est toute diff?rente. Depuis plus de vingt ans, les travaux sur l'histoire de la psychanalyse sont comment?s et attaqu?s par les sp?cialistes du freudisme et sur la place publique. Et Dieu sait si les pol?miques sont vives ! J'ajoute que le livre de l'historien am?ricain Frank J. Sulloway, Freud, biologiste de l'esprit, grand classique du courant r?visionniste de l'historiographie am?ricaine, et dont Jacques Corraze vante les m?rites, comme un ouvrage " occult? " en France, a ?t? r??dit? lui aussi chez Fayard en 1998, avec une excellente pr?face de Michel Plon. Tous les travaux mentionn?s par B?nesteau dans ses notes et sa bibliographie sont utilis?s de la m?me mani?re que celui d'Ellenberger et donc d?tourn?s de leur signification. Obs?d? par sa qu?te des " impostures ", l'auteur qualifie Lacan d'" Ayatollah-Khan ". Et pour ce faire, il emprunte ? mon livre des informations qui n'y figurent pas et des jugements qui ne sont pas les miens. Ainsi suis-je prise en flagrant d?lit d'avoir d?fendu les s?ances ultra courtes -dont Lacan ?tait coutumier ? la fin de sa vie- alors que j'ai moi-m?me apport? des ?l?ments permettant de critiquer cette pratique, d?sormais r?duite par B?nesteau ? une activit? " juteuse " soutenue par " d'ardents d?fenseurs ", et notamment par moi . Mais il y a beaucoup plus grave. Dans un chapitre intitul? " L'occultation d'une b?vue ", B?nesteau analyse un ?pisode connu -et non pas occult?- de l'histoire des origines de la psychanalyse : la conf?rence sur l'hyst?rie masculine prononc?e par Freud le [ff 247] 15 octobre 1886 devant la Soci?t? des m?decins de Vienne. On sait que dans son autobiographie , celui-ci raconte cet ?v?nement en d?formant quelque peu la r?alit?. Il se pr?sente comme la victime d'un ostracisme de la part des membres de la soci?t?, alors que ceux-ci, rompus aux d?bats acad?miques, l'avaient attaqu? non pas ? cause de ses hypoth?ses sur l'?tiologie de l'hyst?rie masculine -hypoth?ses auxquelles d'ailleurs il renoncera lui-m?me dix ans plus tard- mais parce qu'il soutenait les positions de Charcot. Dans un article de 1968, r??dit? par mes soins, Ellenberger a montr? que le conflit avait pour enjeu, non pas un ostracisme anti-freudien, mais deux conceptions diff?rentes de l'hyst?rie : Vienne contre Paris. Peu soucieux de v?rit? historique, B?nesteau s'empare de cet ?v?nement pour effectuer un amalgame entre le r?cit fait par Freud dans son autobiographie -o? il n'est pas question d'antis?mitisme ? propos de cet ?pisode- et un autre texte de la m?me ?poque consacr? aux r?sistances contre la psychanalyse. Dans cet article, publi? par La Revue juive, Freud souligne que sa " qualit? de Juif refusant de masquer sa jud?it? a jou? un r?le dans l'antipathie g?n?rale contre la psychanalyse ". M?lant les deux textes, l'auteur des Mensonges affirme qu'il n'existait aucun antis?mitisme ? Vienne " entre la fin du XIXe si?cle et l'Anschluss ", puisque, je cite, " plus de la moiti? des m?decins et des avocats ?taient juifs, et que la plupart des banques et la quasi-totalit? de la presse ?taient contr?l?es par des Juifs ". Fort de ce raisonnement qui nie l'existence d'une r?alit? pourtant parfaitement ?tablie, et tout en s'appuyant sur une " comptabilit? " franchement naus?abonde, B?nesteau en vient alors ? accuser Freud d'?tre l'inventeur d'une pers?cution antis?mite dont on ne trouverait nulle trace en Autriche jusqu'en 1938, mais qui lui aurait permis de se faire passer, en tant que Juif, pour la victime d'un complot fabriqu? par des non-Juifs. Ecrit par un adepte du courant cognitivo-comportemental, l'ouvrage de B?nesteau m?le donc la d?marche scientiste ? la pire rh?to- [ff 248] rique d'inspiration antis?mite et n?gationniste : " [.] ils sont partout, ils fabriquent des complots, se regroupent en r?seaux pour infiltrer la soci?t? et y propager leurs mythes fondateurs, etc. " Freud et ses successeurs seraient donc des " imposteurs ", non seulement parce qu'ils auraient occult? le fait que l'?tre humain n'est rien d'autre qu'une machine neuronale r?duite ? des cognitions et ? des comportements, mais aussi parce qu'ils auraient invent? toutes les pers?cutions dont ils furent l'objet afin de mieux tromper les masses par leur puissance dite " m?diatico-politique " : ils sont partout. Pour bien comprendre la signification de ces attaques, il faut se livrer ? un petit travail d'interpr?tation. En France, diff?rentes lois interdisent l'expression directe de propos antis?mites. En cons?quence, les auteurs de livres n?gationnistes ou antis?mites, proches de l'extr?me droite fran?aise, et notamment du Club de l'Horloge, ont pris l'habitude, pour d?signer leur " ennemi ", de remplacer le mot " juif " par celui de " bolchevik " ou de " communiste ". Ils inscrivent alors cet " ennemi " dans des " listes " et ils l'accusent de complots " communautaristes ", de cr?ation de " fausses sciences " ou de constitution de " r?seaux m?diatico-politiques ". Ainsi renouent-ils avec l'h?ritage d'un discours classique qui, depuis l'entre-deux guerres, associe toujours le Juif au bolchevik pour faire de ce nouveau Janus le personnage paradigmatique d'une formidable entreprise de destruction de la nation. Autrefois qualifi? de " youpin ", l'" ennemi invisible ", le Juif, peut donc prendre tant?t le visage du " Jud?o-ma?onnique ", tant?t celui du " Jud?o-bolchevik " et enfin celui du " bolchevik " diabolis? pour cause de " d?sinformation " ou de " fausse science ". Ces d?signations ne sont pas nouvelles. Depuis plus de deux si?cles, elles ont trouv? place dans tous les discours de la Contre-R?volution qui, de l'abb? Augustin Barruel aux th?oriciens de la R?volution nationale, ont toujours fait de la R?volution de 1789 -et donc de la R?volution " bolchevique " d'Octobre- tant?t un " complot ma?onnique " foment? par une " conspiration " d'illumin?s, tant?t une " affaire juive " visant ? inoculer le virus du " cosmopolitisme " dans le corps sain de la Nation . [ff 249] H?ritier de cette configuration, Jacques B?nesteau effectue une synth?se entre ce discours de la pr?tendue conspiration jud?o-bolch?vique et le scientisme dominant. Et en cela, il se situe dans la droite ligne de l'enseignement de Pierre Debray-Ritzen, lequel avait publi?, il y a trente ans, un livre tristement c?l?bre : La Scolastique freudienne . P?dopsychiatre, m?decin des h?pitaux, doctrinaire de la Nouvelle Droite, l'auteur pr?tendait d?montrer ? l'?poque que Freud s'?tait ?cart? des sciences de la nature pour enfanter une escroquerie pratiqu?e par des charlatans plus soucieux de faire prolif?rer le divorce et l'avortement que de soigner des personnes en souffrance. Et il ajoutait ? sa diatribe une violente attaque contre la religion jud?o-chr?tienne hostile, selon lui, ? l'?closion d'une vraie science mat?rialiste. D'o? la revendication, contre la " jud?it? " de la psychanalyse, d'un ath?isme forcen? fond? sur le culte du paganisme. Debray-Ritzen traitait la psychanalyse de " science juive " l? o? ses actuels d?tracteurs la d?finissent comme une " science bolchevique ". L'ouvrage de B?nesteau n'est donc rien d'autre que l'expression masqu?e d'un nouveau retour du refoul? d'une certaine France chauvine et r?actionnaire qui, durant l'entre-deux-guerres, appelait " science boche " la doctrine invent?e par Freud, laquelle deviendra ensuite, dans le discours nazi, une " science juive ", et enfin, dans le contexte d'aujourd'hui, une fausse science propageant des complots bolcheviques . Dans la France qui est la n?tre, de nouveau en proie ? la mont?e d'un antis?mitisme fort, il n'est donc pas ?tonnant que le Club de l'Horloge, organe intellectuel de la droite extr?me, ait pu me d?cerner, pour l'ann?e 2004, au titre de " disciple de Freud et de Lacan ", un prix d'infamie : le prix Lyssenko . Seule femme et [ff 250] et seule adepte des " mensonges freudiens ", je m'y trouve en excellente compagnie puisqu'avant moi, depuis 1992, ont ?t? " couronn?es " des personnes aussi " dangereuses " que le suis, connues pour leur combat contre la peine de mort ou pour leurs travaux sur des sujets aussi " abjects " que le racisme, la mis?re, l'antis?mitisme, l'immigration. Sur la " liste " figurent Robert Badinter, Pierre Bourdieu, Albert Jacquard, Jean-No?l Jeanneney, Carlo Ginzburg, Herv? le Bras, Gilles Kepel, Pascal Perrineau, etc. Je re?us l'annonce de ce " prix ", en d?cembre 2003, dans un courrier sign? du pr?sident du Club, le vicomte Henry de Lesquen du Plessy Casso, lui-m?me auteur de nombreux ouvrages " scientifiques " consacr?s aux ravages de l'?galitarisme et de l'antiracisme, aux horreurs du socialisme, au d?clin in?luctable et programm? de l'Europe, malheureusement inf?od? ? la puissance mercantile de l'Euro et de Daniel Cohn-Bendit et de ses " complices ", Olivier Duhamel et Thierry Vissol : " Le prix est un canular, bien s?r. Mais c'est un canular s?rieux [.]. Aujourd'hui, l'?tatisme marxiste s'est effondr? mais l'utopie ?galitaire a donn? naissance ? une nouvelle id?ologie dominante : le n?o-socialisme cosmopolite. Comme l'ancienne, celle-ci ne maintient ses positions que gr?ce au terrorisme intellectuel qui emp?che la v?rit? de sa faire jour. " Le 14 janvier 2004, le " prix " me fut attribu? officiellement, dans les locaux de la Fondation Dosne-Thiers, en plein cour de Paris, devant un parterre de cent cinquante personnes bien encadr?es par des gardes du corps au cr?ne ras?. Les psychanalystes, les charlatans et les escrocs de la plan?te freudienne y furent d'autant plus brocard?s qu'ils avaient os? se r?unir ? la Mutualit?, quatre jours auparavant, pour s'opposer aux amendements d'un ministre de la Sant? . Lesquen souligna que puisque Freud et Lacan ?taient morts, on m'avait choisie moi -leur principale disciple- comme destinataire de ce prix. Il demanda si j'?tais pr?sente dans la salle et regretta que je n'eusse pas eu le " courage " de venir d?fendre mes opinions en si bonne compagnie. Apr?s quelques plaisanteries gra- [ff 251] veleuses sur Freud et l'argent, il se r?jouit qu'enfin, gr?ce au corps m?dical, la fausse science freudienne puisse ?tre, ? l'avenir, surveill?e, ?radiqu?e, chass?e, contr?l?e. Lesquen salua les m?rites de Jacques B?nesteau, absent de la salle, mais dont le livre est d?sormais recommand? par le Club de l'Horloge et inscrit dans une " liste " aux c?t?s d'ouvrages tels que R?tablir la s?curit?, L'Occident sans complexe ou L'Identit? de la France. Pr?sent ? la tribune, au titre de membre du jury, le pr?facier des Mensonges freudiens, Jacques Corraze, fut acclam?. Il avait eu le courage de venir en personne devant ce tribunal d'Inquisition pour confirmer le choix effectu? par ses coll?gues : des " scientifiques " de " haut niveau " dont il est dit, dans les documents diffus?s par le Club, qu'ils pr?f?rent conserver l'anonymat, afin de ne pas ?tre harcel?s par les tenants du " n?o-lyssenkisme g?n?ralis? " qui s'est abattu sur le sol fran?ais . Pendant une demi-heure, Corraze insulta Freud, ses concepts, ses ouvres et ses disciples. Je n'aurais jamais port? cette affaire ? la connaissance du public si le livre de Jacques B?nesteau n'avait ?t? prim? par la SFHM, puis accueilli avec ferveur par une grande partie de la presse scientifique et m?dicale fran?aise et anglophone. En mai 2003, dans un article intitul? " Enqu?te sur les mensonges freudiens " et publi? dans le Quotidien du m?decin, on pouvait lire ceci : " Jacques B?nesteau a accompli un travail de titan en conduisant une enqu?te historique, seul moyen capable de d?monter les m?canismes de la d?sinformation qui a pr?valu et pr?vaut toujours, selon lui, pour v?hiculer la l?gende de l'inventeur de l'inconscient . " Quelques temps plus tard, la revue La Recherche consacra un dossier ? l'affaire. L'article du chroniqueur, Mathias Pessiglione, ?tait tellement hostile ? Freud que quelques lecteurs psychologues cliniciens en furent ahuris au point d'envoyer un courrier . Ce fut ensuite dans la revue Synapse que l'on put d?couvrir, sous la plume de Christophe Andr?, adepte des th?rapies cognitivo-comportementales, l'?loge le plus massif, le plus clair et le plus [ff 252] " mensonger " de ce livre. L'auteur y r?activait la th?se selon laquelle des ouvrages anglophones fondamentaux -Sulloway, Mahony, Gr?nbaum, Gellner, et bien d'autres- avaient ?t? occult?s en France parce que leurs auteurs avaient eu le courage de d?masquer l'infamie freudienne : " De nombreux ouvrages sont d?sormais des classiques ? l'?tranger, mais peu existaient en France, en dehors de la tr?s pol?mique "Scolastique freudienne" [.]. Voici une nouvelle critique venant compl?ter les ouvrages pr?c?dents : son but est de d?monter int?gralement la "mythologie psychanalytique" forg?e par Freud, ses disciples et ses descendants [.].L'ensemble du livre est bas? sur un travail critique de grande pr?cision . " Dans un livre de janvier 2004, r?dig? dans un style moins violent, Jean Cottraux, psychiatre, sp?cialiste des th?rapies comportementales, enseignant ? l'universit? Lyon I, s'en prend n?anmoins ? Freud en lui donnant le surnom de " Sigmund Fraude " et en vantant les m?rites du grand B?nesteau et de sa merveilleuse ?rudition : " Des faits plus graves apparaissent dans les r??valuations historiques plus r?centes. Pour de nombreux historiens tr?s bien document?s, la th?orie psychanalytique est une imposture que personne n'ose plus d?noncer. En particulier, on assisterait ? un camouflage syst?matique des ?checs pour pr?server la ''d?couverte'' jug?e capitale du r?le de la sexualit? infantile dans les n?vroses . " Enfin, dans un article venimeux envoy? au Times Literary Supplement et diffus? sur le Net en avril 2003, Robert Wilcocks, lui-m?me auteur d'un ouvrage ancien sur les " mensonges freudiens ", rend hommage ? l'immense m?rite de B?nesteau en faisant de la France un pays d'arri?r?s et des intellectuels parisiens une clique d'imposteurs tout juste bons ? figurer dans la fameuse liste ?tablie [ff 253] par Sokal et Bricmont : " ? l'exception de Jean-Fran?ois Revel et de Michel Houellebecq, peut-on lire, le monde litt?raire fran?ais, et notamment Julia Kristeva, ?pingl?e par Sokal, a pris la propagande freudienne pour une v?rit? r?v?l?e. " Non content de se livrer ? une diatribe chauvine contre la France, l'auteur termine son article en soulignant que Freud, le gourou, et son acolyte, Lacan, sont morts " multi-millionnaires ". La boucle est donc boucl?e. Apr?s avoir ?t? tax?e de " science boche " par la droite fran?aise chauvine de l'entre-deux-guerres, puis de " science juive " par les nazis, puis de " science bourgeoise " par les staliniens, et enfin de " science bolchevique " par le Club de l'Horloge, voil? que la psychanalyse est devenue, sous la plume d'un auteur anglophone fanatiquement anti-freudien, une " science fran?aise " plus soucieuse de faire prolif?rer des imposteurs millionnaires et des intellectuels m?diatiques que de s'occuper de la souffrance psychique. Que des sp?cialistes du domaine psychiatro-psychologique puissent souscrire ? une telle haine de Freud, cela n'a rien d'?tonnant. Mais qu'ils ne s'aper?oivent pas ? quel genre de litt?rature ils ont affaire, voil? qui est beaucoup plus inqui?tant. Soit ils n'ont rien voulu voir, ? force d'?tre aveugl?s par leur fanatisme, et ils ne m?ritent pas le titre de " scientifiques " qu'ils s'octroient, soit ils ont parfaitement compris sa signification et ils ont pr?f?r? garder le silence. Mais pourquoi ? Dans les deux cas, ils sont coupables de ne pas avoir averti le public du contenu v?ritable de cet ouvrage, lequel, apr?s avoir ?t? couronn? par des historiens de la m?decine, a pu servir de mod?le de r?f?rence ? l'une des officines les plus dangereuses de l'extr?me droite fran?aise. On parle beaucoup aujourd'hui de l'antis?mitisme des islamistes qui fait des ravages dans les rangs d'une certaine ultra-gauche. Et si je me f?licite que l'on ait pu enfin d?masquer l'antis?mitisme de Tariq Ramadan, " th?ologien " d'allure mod?r?e, je souhaite n?anmoins qu'on reste vigilant en ce qui concerne [ff 254] l'autre antis?mitisme dont on affirme un peu trop vite qu'il se serait ?teint. Car c'est bien ici, dans la France de Freud et de Lacan, que s'accomplit sous nos yeux une jonction renouvel?e entre ce qu'il y a de pire dans le scientisme et ce qu'il y a de plus abject dans le discours anti-freudien. Elisabeth ROUDINESCO