-----Message d'origine----- De la part de Nathalie Jaudel Ch?re Nathalie, Grand merci. Vos r?f?rences sont exactes, v?rification faite. Huston a arrang? curieusement les choses : il s'agit en fait d'un _r?ve_ que Freud a fait _la nuit qui a suivi_ l'enterrement de son p?re et qu'il rapporte ? Fliess le 2 novembre, c'est-?-dire le jour des morts chez les catholiques... J'avoue qu'en voyant le film j'avais associ? la sc?ne de Huston ? ce c?l?bre et ?trange texte de Kafka (cf. ci-dessous), sans arriver ? quelque chose de tr?s pr?cis. Mais le texte de Freud invalide l'hypoth?se que j'avais commenc? ? ?chafauder. Merci de m'avoir ?vit? une fausse piste, sans doute. Jean-Pierre Bienvenu _____________ Devant la loi se dresse le gardien de la porte. Un homme de la campagne se pr?sente et demande ? entrer dans la loi. Mais le gardien dit que pour l?instant il ne peut pas lui accorder l?entr?e. L?homme r?fl?chit, puis demande s?il lui sera permis d?entrer plus tard. "C?est possible", dit le gardien, "mais pas maintenant". Le gardien s?efface devant la porte, ouverte comme toujours, et l?homme se baisse pour regarder ? l?int?rieur. Le gardien s?en aper?oit, et rit. "Si cela t?attire tellement", dit-il, "essaie donc d?entrer malgr? ma d?fense. Mais retiens ceci : je suis puissant. Et je ne suis que le dernier des gardiens. Devant chaque salle il y a des gardiens de plus en plus puissants, je ne puis m?me pas supporter l?aspect du troisi?me apr?s moi." L?homme de la campagne ne s?attendait pas ? de telles difficult?s ; la loi ne doit-elle pas ?tre accessible ? tous et toujours, mais comme il regarde maintenant de plus pr?s le gardien dans son manteau de fourrure, avec son nez pointu, sa barbe de Tartare longue et maigre et noire, il en arrive ? pr?f?rer d?attendre, jusqu?? ce qu?on lui accorde la permission d?entrer. Le gardien lui donne un tabouret et le fait asseoir aupr?s de la porte, un peu ? l??cart. L?, il reste assis des jours, des ann?es. Il fait de nombreuses tentatives pour ?tre admis ? l?int?rieur, et fatigue le gardien de ses pri?res. Parfois, le gardien fait subir ? l?homme de petits interrogatoires, il le questionne sur sa patrie et sur beaucoup d?autres choses, mais ce sont l? questions pos?es avec indiff?rence ? la mani?re des grands seigneurs. Et il finit par lui r?p?ter qu?il ne peut pas encore le faire entrer. L?homme, qui s??tait bien ?quip? pour le voyage, emploie tous les moyens, si co?teux soient-ils, afin de corrompre le gardien. Celui-ci accepte tout, c?est vrai, mais il ajoute : "J?accepte seulement afin que tu sois bien persuad? que tu n?as rien omis". Des ann?es et des ann?es durant, l?homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens. Le premier lui semble ?tre le seul obstacle. Les premi?res ann?es, il maudit sa malchance sans ?gard et ? haute voix. Plus tard, se faisant vieux, il se borne ? grommeler entre les dents. Il tombe en enfance et comme, ? force d?examiner le gardien pendant des ann?es, il a fini par conna?tre jusqu?aux puces de sa fourrure, il prie les puces de lui venir en aide et de changer l?humeur du gardien ; enfin sa vue faiblit et il ne sait vraiment pas s?il fait plus sombre autour de lui ou si ses yeux le trompent. Mais il reconna?t bien maintenant dans l?obscurit? une glorieuse lueur qui jaillit ?ternellement de la porte de la loi. ? pr?sent, il n?a plus longtemps ? vivre. Avant sa mort toutes les exp?riences de tant d?ann?es, accumul?es dans sa t?te, vont aboutir ? une question que jusqu?alors il n?a pas encore pos?e au gardien. Il lui fait signe, parce qu?il ne peut plus redresser son corps roidi. Le gardien de la porte doit se pencher bien bas, car la diff?rence de taille s?est modifi?e ? l?entier d?savantage de l?homme de la campagne. "Que veux-tu donc savoir encore ?" demande le gardien. "Tu es insatiable." "Si chacun aspire ? la loi", dit l?homme, "comment se fait-il que durant toutes ces ann?es personne d?autre que moi n?ait demand? ? entrer ?" Le gardien de la porte, sentant venir la fin de l?homme, lui rugit ? l?oreille pour mieux atteindre son tympan presque inerte : "Ici nul autre que toi ne pouvait p?n?trer, car cette entr?e n??tait faite que pour toi. Maintenant, je m?en vais et je ferme la porte." Kafka, _Le Proc?s_, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1933, chapitre 9, p. 308-9. Publi? ? part en 1915 ou 1916 ?