Le collage ? l?am?re humanit? Suite ? la tuerie du Coll?ge Dawson, nous avons pu ?tre inform?s dans le d?tail de la personnalit? du tueur gr?ce ? son site Internet. Nous avons pu apprendre, par exemple, que, pour lui, l?humanit? ?tait un objet de haine et qu?il souhaitait donc mourir en tuant le plus de monde possible. On aurait pu ais?ment le deviner. Il s?agissait pour lui de tuer un maximum de personnes et de mourir en m?me temps. C?est de cette fa?on que les choses se pr?sentent de fa?on massive. Pour comprendre un comportement si atypique auquel nous sommes pourtant familiers depuis un certain temps, dans les m?dias ? travers d?innombrables attentats suicides que l?on rencontre en Irak, au Sri Lanka, en Afghanistan ou en Palestine, il serait peut-?tre temps de comprendre les motifs profonds d?un tel comportement, mais aussi de publiciser ces motifs, de les rendre accessibles ? un maximum de gens dans la mesure o?, malgr? la fr?quence de tels ph?nom?nes, il y a peu de gens qui se pr?occupent v?ritablement de les comprendre. On se contente le plus souvent d?imputer le geste ? l?id?ologie (le plus souvent islamique) que professe le kamikaze. Alors que les id?ologies sont tr?s diverses et il est tr?s surprenant qu?elles aboutissent au m?me r?sultat. Pour le tueur du Coll?ge Dawson, l?humanit? ?tait comme un ut?rus auquel il ?tait oblig? d?appartenir, c?est-?-dire que son appartenance ? l?humanit? avait un caract?re obligatoire et non choisi, qui, ? la limite, pouvait ?tre paralysant du fait m?me qu?il ne comportait pas de marge de libert?. Les raisons pour lesquelles l?appartenance ? l?humanit? peut avoir un caract?re aussi contraignant vont demeurer en partie myst?rieuses et rel?vent de l?histoire du personnage. Ce qu?il dit ? ce sujet, c?est que d?abord il se sent prisonnier. Cela fait plusieurs mois qu?il se sent prisonnier. De plus, il se sent surveill?. Il dit savoir ?tre surveill?, et depuis plusieurs ann?es; six ou sept ans, dit-il. On peut supposer qu?il se sent prisonnier d?une cage de verre dans laquelle il n?a absolument plus aucune intimit? et o? bien-s?r il n?a droit ? aucune libert?. On peut d?s lors supposer que, pour lui, l?humanit?, c?est-?-dire le fait d??tre vivant et d?appartenir ? cet ensemble de gens vivants, est une contrainte; une contrainte qui ne lui laisse aucune marge de mouvement. C?est comme s?il ?tait coll? du fait qu?il ?tait vivant, coll? a l?humanit? et sans aucune marge de manoeuvre. Le seul moyen pour lui de briser cette contrainte, de sortir de cette humanit?, est de choisir de mourir. Le probl?me, cependant, est que l?immobilit? dans laquelle il se trouve coinc? est d?j? un semblant de mort. Une mort d?une qualit? particuli?re, une mort par ?touffement, par immobilisme, par endormissement, en quelque sorte. Cette mort implique de demeurer au sein de l?humanit? et de se faire en quelque sorte phagocyter par elle. Cette mort ne lui convient donc pas, puisqu?elle est contrainte et non choisie. Il lui faut choisir une mort qui, au contraire, lui assure une certaine marge de libert?, lui assure d??tre d?chir?, d??tre coup?, de cette humanit? d?vorante. Il lui faut donc, d?une part, choisir sa mort et non pas, laisser l?humanit? la choisir pour lui. Il faut en outre que cette mort soit l?expression de sa libert?, c?est-?-dire de sa capacit? de prendre des risques, de sa capacit? de se mouvoir, de sa capacit? d?affronter l?incertitude. La mort doit ?tre aussi une mise ? distance par rapport ? l?humanit?, une sorte de d?chirure entre lui et l?humanit?. Il faut donc une mort qui soit un choix libre, fruit de sa volont? et qui, en m?me temps, le d?chire, le s?pare pour toujours du reste de l?humanit?. Il faut comme une feuille qui se d?chire, tuer tous les liens, tous les points de contact qu?il pourrait y avoir entre lui et cette humanit?. Or, il se trouve que les points de contact entre lui et cette humanit? ne sont nul autre que lui-m?me et l?ensemble des gens qui sont accessibles ? son regard et ? ses sens. Une fois que lui-m?me et ces gens ont ?t? d?truits, il sera d?sormais s?r que plus aucun contact ne subsistera, aucun collage ne subsistera entre lui et cette humanit?. Kimveer Gill a en somme choisi la libert? dans la mort parce qu?il se sentait prisonnier dans une cage de verre asphyxiante et lentement mortelle au sein de la vie, au sein de l?humanit?. Cette situation, dans laquelle quelqu?un finit par ?tre coll? ? une image maternelle sans pouvoir r?ussir ? s?en d?tacher, est due ? une absence d?image paternelle qui puisse mettre des limites, mettre des distances, entre lui et ce vaste ut?rus que devient d?s lors l?humanit?. La fr?quence relative de ce type de comportement au Qu?bec m?rite de retenir notre attention. Nous avons ?t? t?moins d??v?nements comparables ? l??cole Polytechnique, ? Concordia, ? Dawson, au Parlement, sans pouvoir arriver ? expliquer la fr?quence de ces ph?nom?nes. Actuellement cette constatation fait l?objet d?une vaste pol?mique dans laquelle se sont impliqu?s les premiers ministres du Qu?bec et du Canada. Il n?est nullement dans mon intention de contribuer ? cette pol?mique; mais plut?t d?apporter un ?clairage qui rende utile ce questionnement. Il a ?t? not? que dans trois cas sur quatre, les tueurs ?taient des immigrants, m?me si certains d?entre eux ont ?t? natifs du Qu?bec. Marc L?pine ?tait le fils d?un Alg?rien, Valeri Fabrikant ?tait roumain, Kimveer Gill ?tait d?origine Sikh. On peut supposer ici que les raisons de cet ?trange ph?nom?ne viendraient de ce que certains immigrants seraient ? la recherche d?une sorte d?hospitalit? psychologique au Qu?bec, c?est-?-dire d?une figure paternelle qu?b?coise solide sur laquelle ils pourraient ?ventuellement s?appuyer pour pouvoir continuer leur route, en somme. On peut supposer, qu?au Qu?bec plus particuli?rement, cette figure paternelle est relativement d?faillante dans la mesure o?, depuis la R?volution tranquille, l??thique qu?b?coise s?en va du c?t? d?un consum?risme nationaliste dans lequel les valeurs fondamentales sont l?adh?rence ? la production et ? la consommation de produits, et la figure paternelle est de type pragmatique, utilitaire, qui a sans cesse ? justifier son utilit?, sans aucun lien, surtout pas, d?aucune sorte, avec le divin. Une figure paternelle au fond extr?mement prosa?que qui ne peut en aucun cas avoir une envergure id?alis?e qui puisse s?duire et s?curiser les nouveaux venus. Bien s?r, les Qu?b?cois de souche, m?me s?ils sont priv?s de cette figure masculine id?alis?e, ont toujours la ressource de se r?fugier dans une vie communautaire la?cis?e dans le cadre des institutions ?tatiques ou autres de la soci?t? qu?b?coise. Pour les Qu?b?cois de souche, ces institutions la?cis?es de l??tat qu?b?cois, sans qu?ils en aient conscience, ont une composante fortement communautaire. L?absence de cette figure masculine id?alis?e a certes pour cons?quence chez eux une faiblesse dans le dynamisme des gar?ons et des jeunes m?les qu?b?cois, mais ceux-ci parviennent ? compenser cette faiblesse en ?tant convenablement entour?s au niveau familial et communautaire. Ce qui, en revanche, n?est pas le cas pour les immigrants, qu?ils soient de premi?re ou de deuxi?me g?n?ration. Ceux-ci ne rencontrent pas de figure paternelle id?alis?e au Qu?bec et, par ailleurs, n?ont pas la ressource communautaire que peuvent avoir les Qu?b?cois de souche. Le recours aux institutions de l??tat qu?b?cois suscitant toujours pour eux un certain malaise dans la mesure o? ils profitent de quelque chose qu?ils n?ont peut-?tre pas contribu? ? construire. L??tat qu?b?cois a une tr?s forte dimension maternelle du fait qu?il s?occupe de sant?, d??ducation et de garderie. Certes, ils ont toujours le loisir de se r?fugier dans leur paroisse, mais cette paroisse est souvent surann?e et inadapt?e au contexte qu?b?cois. Tr?s souvent ils finissent par la renier, tellement elle a peu de prise sur la r?alit? ?conomique et politique. Donc, ils sont d?favoris?s par rapport aux jeunes Qu?b?cois qui, d?j?, le sont eux-m?mes. Les jeunes immigrants ont donc un double handicap : celui de ne pas trouver ici de p?re id?alis? de substitution et de ne pas, de surcro?t, avoir de m?re communautaire efficiente et ins?r?e dans la dynamique sociale. C?est ?a qui rend leur ?quilibre psychologique plut?t pr?caire et qui les laisse d?munis et incapables de solliciter face ? la soci?t? qu?b?coise les souvenirs de leur pass? et de leur culture. Ils n?ont plus la force de les mettre en mots ou d?en faire quelque chose qui puisse stimuler leur ?motivit?. Apr?s la dimension paternelle c?est la dimension maternelle qui finit par dispara?tre. Ils finissent pas coller ? la jungle ?conomique de la soci?t? qu?b?coise, par coller comme ce Kimveer ? l?humanit? qui les entoure, mais en ayant perdu les ressources que leur offre leur vie communautaire. Ce qui compte d?sormais pour eux, c?est la performance, le travail, le succ?s d?mesur? et l?-dedans, les relations humaines sont comme perdues et discr?dit?es. Ils tombent dans l?am?re humanit? mais sans le contrepoids humanisant que peut offrir le milieu communautaire perdu et reni?. Kimveer Gill avait besoin de se soustraire de ce collage ? l?humanit?, il avait besoin de ne pas mourir dans sa cage de verre d?inanition et d?immobilit?. Il avait besoin de retrouver sa libert?, son courage face ? la mort. Il avait besoin que sa mort ne soit pas un ?touffement progressif et discret. Il avait besoin de montrer aux yeux de cette humanit? son courage et sa t?m?rit? devant la mort et son pari fondamental qui est de pr?f?rer ? tout, la libert? que peut lui procurer la mort. Autre fait int?ressant qui vient contribuer au surgissement de tels actes : la comm?moration extr?mement ?motive et politiquement amplifi?e des ?v?nements du 11 septembre. Certaines personnes plus sensibles pourraient penser suite ? ces comm?morations que des ?v?nements de cette sorte sont r?clam?s par le public pour susciter son ?motion et, de l? ? r?aliser un acte comparable pour satisfaire le public, il n?y a qu?un pas. Il n?est donc pas ?tonnant que l??v?nement ait eu lieu deux jours apr?s la comm?moration des ?v?nements du 11 septembre. Je crois que ce qu?il faut retenir de tout ?a c?est l?absence d?image paternelle id?alis?e qui vienne rassurer et stimuler l?inventivit?. Le probl?me avec cette absence c?est qu?elle ne se fait sentir qu?en n?gatif. Lorsque l?ins?curit? s?installe, lorsque le repli communautaire se met ? pr?valoir, c?est l? seulement qu?on peut d?duire son absence. Aucun roi n?a ?t? d?capit? sous nos yeux pour nous rendre le fait palpable. ? cette premi?re carence qui provoque elle-m?me une sensation de danger, il faut ajouter le reniement du milieu maternel communautaire qui aurait pourtant pu servir de refuge protecteur. D?o? ce sentiment de transparence et de fragilit? extr?me. Il y a une autre dimension qui m?rite d??tre soulign?e, surtout apr?s la diffusion, sur son site aussi bien que dans la plupart des media, de la photo de Kimveer brandissant un poignard si mena?ant. La r?f?rence au Kirpan est assez ?vidente et on pourrait ?tre tent? de lire dans le geste de Kimveer un message adress? ? tous ceux qui ne supportaient pas la vue du Kirpan ? l??cole. Ce conflit a d? jouer pour une part dans son geste mais pour en dire plus il faudrait en savoir plus sur la fa?on dont il a v?cu le long conflit sur le kirpan et si durant cette p?riode il n?aurait pas d?cid? de renier son milieu communautaire, quitte ? se promettre de se venger ult?rieurement de cette mutilation. Karim Jbeili Psychanalyste www.calame.ca