Neikos et Philia Le besoin s?efface, tout devient objet de d?sir. On consomme de la libido ? tout va, ?crans de cin?ma, de t?l?vision et d?ordinateur sont devenus les relais d?un flux infini de libido. Infinie, sans fin, l?incitation au d?sir semble nous condamner ? une consommation consumante du monde. Et pourtant, nous l?avons tous exp?riment?, la satisfaction promise, pl?biscit?e, publicit?e, n?est jamais ? la hauteur du plaisir obtenu : ? ce n?est pas ?a ! ?. Rien ? faire, les objets suppos?s comblants, d?finitivement divertissants, laissent ? d?sirer. A qui la faute ? Au voleur de jouissance, ? l?emp?cheur de convoiter, que le pouvoir, diffuseur de d?sirs multipliables ? l?infini, impossibles ? satisfaire, d?signe comme l?Autre de notre haine, de nos d?sirs forc?s, d?tourn?s, frustr?s ? Dans le *Confessions*, Augustin d?finit le mal comme ? la perversit? d?une volont? qui se d?tourne de la substance souveraine vers les choses basses ? (VIII, 16, 22). Les choses n?exercent pas d?elles-m?mes une s?duction, le monde et le corps ne sont pas les principes du mal. Cr?ateur et omniscient, Dieu a permis que le mal soit possible, mais il ne l?a pas voulu. Le mal est contenu dans le mouvement de notre volont? qui se d?tourne de Dieu, qui suit une voie d?sordonn?e qui le d?sir de l??me d?abord tourn? vers Dieu et le voue au malheur des choses ?ph?m?res. Ce que veut l?homme, c?est r?pondre ? la promesse de bonheur et d?immortalit? que repr?sente l?image de Dieu en lui. Mais se voulant libre, il se rend esclave des convoitises. Et l?infini du d?sir ?tant la marque de son caract?re divin, tous les objets d??oivent l??me pervertie et ne lui procurent que le sentiment de la perte ou du deuil, voire de d?go?t de la possession. Les d?sirs ne sont pour elle que ? des semences st?riles d?o? ne na?t que des douleurs ? (*Confessions*, II, 2). Insatiable, pourtant, demeure le d?sir. Signe que son but est au-del?. En-de??, le d?sir provoque une double d?gradation : de Dieu et de l??me, raval?s ? l?indignit? d?objets : ? Alors qu?en suivant?.. ? (*De la Trinit?*, XII, 9, 14) La psychanalyse fait du d?sir un regret, tourn? vers le pass?, suivant le sens premier du mot *desiderium* rejoignant en cela toute une tradition philosophique. Et pourtant. Lacan, alors m?me qu?il commente *Le Banquet* de Platon, ?voque ? ce champ d?laiss?, ce champ d?cri?, ce champ exclu par la philosophie, parce que non maniable, non accessible ? sa dialectique, et qui s?appelle le d?sir ? (*SVIII*, p.176). Or, la lecture des textes lacaniens montre qu?il ne fait du d?sir le concept central de l?exp?rience psychanalytique qu?en d?portant cette derni?re vers l?interrogation philosophique, et que par la m?diation de nombreux philosophes. A commencer par Emp?docle. La vision emp?docl?enne de la gen?se des ?tres selon un jeu de forces opposant Philia ? Neikos rend compte d?un processus g?n?tique bien r?el : celui de la formation du moi et du l?image du corps propre. Elle est, en effet, indissociable de cette ? imago du corps morcel? ? ?tudi?e par Lacan dans le texte consacr? au ? Stade du miroir ? o?, se r?f?rant ? la pens?e pr?socratique pour laquelle ? la Discorde [est] ant?rieure ? l?harmonie ?, il voit dans ces images de dislocation la trace de ? l?agressivit? constitutive de la premi?re individuation subjective ?. *Philia* et *Neikos*, amiti? et discorde, peuvent ?tre ramen?s ? l?opposition freudienne entre pulsion de vie et pulsion de mort. Dans les premi?res pages de *l?Abr?g? de psychanalyse*, o? il ?tablit le dualisme des pulsions, Freud rappelle que ? le philosophe Emp?docle d?Acragas avait d?j? adopt? cette fa?on de consid?rer les forces fondamentales ?. Le but d?Eros, affirme-t-il, est ? d??tablir de toujours plus grandes unit?s afin de les conserver ?, le but de l?autre pulsion est, au contraire, ? de briser tous les rapports, donc de d?truire toute chose ?. Dans les *Ecrits* Lacan fait lui aussi droit ? la paternit? d?Emp?docle et restitue au d?sir sa dimension tragique. Dans le *S?minaire VII*, cette dimension tragique a nom ? Volont? de destruction ?. Sous le d?sir, travaille une pulsion qui, allant ? au-del? de la tendance au retour ? l?inanim? [?] met en cause tout ce qui existe ?. Dans le prolongement d?Emp?docle et d?un point de vue lacanien il ne serait pas faux d?avancer que, pour faire servir la loi du d?sir ? la reproduction des formes et des ?tres, l?Amour doit ruser. ? En tant que mirage sp?culaire, l'amour a essence de tromperie ? affirme Lacan dans *Encore* (SXX, p.241). Cette citation peut ?tre rapproch?e d?une anecdote rapport?e par Aristote : ? On cite qu?une chienne se couchait toujours sur le m?me carreau d?argile. Emp?docle, ? qui l?on demandait pourquoi la chienne se couchait sur le m?me carreau, r?pondit que c??tait parce que la chienne avait avec lui une ressemblance. ? (*Grande Morale*, II, 11). Si la Haine meut la vie, l?Amour doit donc ruser pour imposer sa force. Cela pourrait laisser penser que l?Amour contient une valeur salvatrice. Il n?en est pas exactement ainsi. Car si la Haine est une force de vie c?est bel et bien parce que l?Amour rec?le, non pas le salut, mais la destruction. Un monde de pur amour serait un monde sans vie. Le retour de l?Amour correspond d?ailleurs chez Emp?docle au retour ? l?indiff?renci? du *Sphairos*, ? la mort. ? Car, si l?Amour est au service de la reproduction, son but ultime n?en reste pas moins, au-del? de " Plaisir de Cypr?s ", le retour ? l?un indiff?renci? du *Sphairos*. L?amour fait de la bouillie et, comme on dit, c?est ?tre " ? la colle " ? (Camille Dumouli?, *Le d?sir*, p. 29). Haine et Amour, *Neikos* et *Philia* tendent tous deux vers le m?me but : la mort. Men? par le travail s?parateur de la Haine ou par l?union absolue de l?Amour, le monde erre entre deux morts. Emp?docle se jetant dans le crat?re de l?Etna correspond ? un geste philosophique d?arrachement au destin tragique du d?sir. Lacan rend hommage ? ce dernier geste purificateur en ces termes : ? Emp?docle se pr?cipitant dans l?Etna laisse ? jamais pr?sent dans la m?moire des hommes cet acte symbolique de son ?tre-pour-la-mort. [?] Mais cette affirmation d?sesp?r?e de la vie [?] est la forme la plus pure o? nous reconnaissons l?instinct de mort. Le sujet dit : ? Non ! ? ? ce jeu de furet de l?intersubjectivit? o? le d?sir ne se fait reconna?tre un moment que pour se perdre dans un vouloir qui est vouloir de l?autre. Patiemment, il soustrait sa vie pr?caire aux moutonnantes agr?gations de l?Eros du symbole pour l?affirmer enfin dans une mal?diction sans parole. [?] C?est comme d?sir de mort en effet qu?il s?affirme pour les autres ? (*Ecrits*, p. 320) Le 1 juin 2010 09:41, Jos Tontlinger <j.tontlinger at skynet.be> a ?crit :
lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium. --- Bonjour ,
Tr?s pragmatiquement, qu?est-ce que finalement la clinique ? C?est ?couter et entendre ce que les analysants disent. Et qu?est ce qu?ils disent ? Effectivement, qu?entre ?ros et thanatos ils ne s?y retrouvent pas facilement et quelles qu?en soient les manifestations psychiques singuli?res ? chaque analysant. Ils disent qu?ils sont individuellement ce que l?autre, les autres, la soci?t?, la culture, la civilisation, l?histoire et ainsi de suite sont pareillement pris dans la m?me th?matique fondamentale au niveau collectif. Depuis nos d?buts, ni les analystes, ni les analysant n?en sont dupes.
Qu?est-ce que la clinique encore, mais plus particuli?rement du c?t? de l?analyste ? Peut-?tre mais pas obligatoirement ses r?f?rences th?oriques. Clich? banal du savoir et du savoir-faire. Pour certains, ils s?agit de reproduire les ?nonc?s th?oriques tels quels et d?en chercher encore de finesse ?ventuellement inexplor?es afin de marquer de son emprunte personnelle l?histoire de notre discipline. Les associations, regroupements, inscriptions politico-sociales diverses peuvent en repr?senter la cadre et pouvant, dans une certaine mesure, stimuler la recherche fondamentale.
Et puis, il y a tous ces cliniciens, majoritaires et anonymes qui ne sont ni parisiens, ni fran?ais, ni m?me francophones, ni m?me formellement rattach?s ? telle ou telle association ou ?cole, qui ? la rigueur s?en fichent m?me du signifiant ? psychanalyste ?, mais qui oeuvrent inlassablement, en prol?taires et artisans de la psychanalyse, au plus pr?s des analysants et dans le champs social, quotidiennement et n?ayant gu?re trop de temps ? consacrer ? autre chose ou mondanit?s que de labourer encore et encore ces champs psychiques. Ce qui les l?gitimise n?est pas tant ce qu?ils sont eux-m?mes, mais c?est cette simple ?coute de tout de qui peut se dire en s?ance, dans cette clinique justement du non-savoir ? priori. Le savoir de la psychanalyse ne saurait ?tre que celui des analysants et c?est dans la clinique que ce savoir se d?gage et peut ?ventuellement s?exporter et se reformuler, jamais au service de la psychanalyse et toujours au service des analysants et quoi qu?ils en fassent.
Cordialement.
Jos Tontlinger.
Le 01-juin-10 ? 08:04, Liliane Fainsilber a ?crit :
lutecium-group: Ceci est un document du Groupe de Travail Lutecium. --- Cher Adrian, aussi bien Lacan que Freud ont pos? que la famille ?tait la petite cellule ?l?mentaire de la soci?t? donc je ne pense pas que la clinique soit hors jeu du politique, elle est au contraire en son coeur. A la limite tout est donc politique, la clinique consiste ? s'approcher au plus pr?s de ses ?l?ments premiers, dans la triangulation, p?re, m?re, enfant. Karim propose de prendre au s?rieux les grands textes de Freud, je ne peux qu'?tre d'accord avec lui. On ne peut qu'? chaque fois repartir du texte freudien pour r?-inventer la psychanalyse, justement parce que dans la r?invention, il y a incluse, l'invention premi?re.
Par contre dans ces grands textes de Freud, dont effectivemement Totem et tabou et Mo?se et le monoth?isme ne sont pas ? n?gliger ( mais qui le ferait ?), on ne peut cependant omettre ce qu'il a appel? les malaises dans la civilisation et la grande bataille entre Eros et thanatos. Freud nous l'annonce, entre les deux, il n'est pas dit du tout que ce soit Eros qui gagne. Essayons au moins que sur Lutecium, cela puisse ?tre le cas. Liliane.
_______________________________________________ A question? click Help-Me at lutecium.org Lutecium-group mailing list Lutecium-group at lutecium.org http://cerium.lutecium.org/cgi-bin/mailman/listinfo/lutecium-group